Monstre! ces pleurs touchans n'arrêtèrent pas tes mains? ces plaintes retentissant le long des vallées de Béthléem, ne t'émurent pas en faveur de tant de malheureux enfans, objets de ta tyrannie? n'y avoit-il pas d'autre voie pour ton ambition que celle que tu te frayois sur le sein foulé de la nature? la pitié qu'excite l'enfance, la sympathie qui fait partager la tendresse paternelle ne te suggéroient pas d'autres mesures pour assurer ton trône et ton repos? Tu cheminois sans entrailles, arrachant tes victimes des embrassemens de leur mère, et les jetant sans vie à leurs pieds, tu les laissois à jamais inconsolables, d'une perte accompagnée de tant de circonstances horribles, et si cruelle par elle-même, que le temps, l'amitié même ne pouvoient en détruire l'impression.
Rien ne donne autant d'idées diverses de l'esprit humain que cette histoire. Lorsque nous considérons l'homme tel qu'il a été formé par le créateur, innocent et juste, plein de tendresse, aimant et protégeant ses semblables, cette idée ébranle l'autorité de ce récit; pour la lui rendre nous sommes forcés d'envisager l'homme sous un aspect bien différent, et de le représenter à notre imagination non point tel qu'il a été créé, mais tel qu'il est, capable par la violence et l'irrégularité de ses passions, d'effacer de dessus son cœur l'amitié et la bienveillance, et de se plonger dans des excès si contraires, qu'il rend trop probables les horribles récits que l'on fait de lui. La vérité de cette observation est ici réduite en exemple. D'après le caractère de l'historien qui nous rapporte ce fait, celui du tyran qui commit un tel crime est le garant du degré de confiance que mérite l'écrivain, et lorsqu'après une information il paroît qu'Hérode agit conséquemment à ses principes, le fait demeurera incontestable, et fondé sur une évidence que lui-même nous aura fourni.
Il est donc essentiel de vous peindre dans le reste de ce discours le caractère de ce prince, non pas tel qu'il est tracé dans l'écriture; car elle se refuse à nous fournir les matériaux d'une pareille description. Elle achève en peu de mots l'histoire du méchant quelque grand qu'il ait été aux yeux du monde, et elle s'étend avec complaisance sur la moindre action du juste. Nous y trouvons toutes les circonstances de la vie d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Joseph, minutieusement rapportées. Le méchant y semble être mentionné à regret, il n'est mis sur la scène que pour être condamné. Elle ne veut ainsi nous proposer que des objets d'imitation. On ne peut pas nier cependant que la vie des méchans ne soit de quelqu'utilité, et quand ils sont offerts non pas à l'admiration, mais à l'exécration publique, ils excitent une horreur du vice qui fait en nous la même impression que le tableau de la vertu. Quoiqu'il soit pénible de représenter un homme enveloppé des ténèbres que ses vices ont amoncelées sur lui, quand ce tableau sert à ce but et qu'il tend à éclaircir un point de l'histoire sacrée, la description porte son excuse avec elle.
Cet Hérode, dont l'évangéliste parle, étoit un composé de bien et mal; quoiqu'il fût certainement un méchant homme, sa contexture étoit cependant mêlée de bonnes qualités. Il étoit donc reconnu sous deux caractères bien différens l'un de l'autre. Quand on regardoit son côté favorable, c'étoit un homme d'une adresse infinie, populaire, généreux, magnifique dans ses dépenses; en un mot, s'attirant par quelques vertus l'approbation et le respect.
Vu sous une autre face, c'étoit un homme ambitieux, remuant, soupçonneux, avide, implacable dans sa colère, irréligieux et insensible. Lorsque le monde veut juger un caractère aussi complexe que celui-ci, il assemble sur un même plan le bon et le mauvais, déduit la somme la plus petite de la plus grande, et pèse l'homme avec ce qui reste dans la balance de la raison. Ce compte paroît juste, mais il est souvent trompeur. Quoiqu'il puisse être bon dans plusieurs cas ordinaires de la vie privée, il est insuffisant pour juger la conduite des hommes élevés, et surtout quand les vertus et les vices excèdent les proportions communes. Prenons une règle différente; elle semble d'abord plus partiale, mais elle nous rapprochera mieux du problème que nous cherchons, la vérité. La voici. Dans un jugement de cette espèce, il faut distinguer et fixer devant nos yeux la passion principale qui détermine le caractère, et la séparer de tous les accessoires. Il faut ensuite examiner combien les autres qualités bonnes ou mauvaises servent à soutenir le rôle principal. C'est en négligeant une pareille distinction, que nous nous croyons souvent des êtres inconséquens, tandis que nous sommes bien loin de là; cette variété de formes, et ces apparences contradictoires ne sont que des moyens divers de contenter notre passion favorite.
Ce fil nous servira à démêler le caractère d'Hérode tel qu'il est dépeint ici.
Ce qui nous frappe d'abord en lui est son ambition aussi immodérée que la jalousie du pouvoir. Quelqu'inconséquent qu'il soit, son caractère est invariable, et chaque action de sa vie s'en rapproche. Nous en conclurons donc que cette source met en jeu la plus grande partie, peut-être même toutes ses autres passions. Cela sera aisé à démontrer.
J'ai dit qu'il étoit irréligieux, et qu'il n'avoit de sentimens de religion qu'autant qu'il en falloit pour ses desseins. Ne nous raconte-t-on pas qu'il bâtit des temples dans la Judée, et qu'il éleva des statues aux dieux du paganisme? Ce n'est pas qu'il fût persuadé de bien faire, car il étoit né Juif, et il avoit été élevé par conséquence dans la haine de l'idolâtrie; mais il sacrifioit ainsi à son idole chérie, à son ambition. Cette grossière complaisance le mettoit en grâce auprès d'Auguste, et auprès des grands hommes de Rome desquels il tenoit son pouvoir; il étoit avide, pouvoit-il ne pas l'être avec la faim dévorante que l'ambition jamais rassasiée lui causoit? Il étoit jaloux et soupçonneux. Montrez-moi un homme ambitieux qui ne le soit pas; sa main, comme celle d'Ismaël, s'oppose aux efforts de tous, il en conclut que la main de tous s'oppose à ses efforts.
Peu d'hommes ont été coupables d'une cruauté aussi révoltante, et les circonstances particulières nous démontrent qu'Hérode se plongea dans ces horreurs à cause des alarmes qui lui étoient perpétuellement données par son ambition toujours éveillée. Il passa au fil de l'épée tout le Sanhédrim, n'épargnant ni l'âge, ni la sagesse, ni le mérite: étoit-ce par un penchant invincible vers la cruauté? non; le Sanhédrim s'étoit opposé à l'établissement de son pouvoir à Jérusalem.
Il livra à la main du bourreau ses deux fils, enfans de la plus grande espérance; cependant les scélérats ont une affection paternelle, et de pareils actes sont si contraires aux lois de la nature, qu'on est forcé de supposer l'impulsion de quelque passion violente pour détruire et triompher de ses lois. Cela étoit vrai, la jalousie de sa puissance étoit sa fille bien aimée, il craignoit que ses enfans ne le détrônassent un jour, et c'en fut assez pour pousser sa colère à des excès aussi sanguinaires.