SERMON XV.

«Alors s'accomplit la prophétie de Jérémie. Une voix s'est fait entendre à Rama: on a ouï des lamentables plaintes. Rachel pleuroit pour ses enfans, et elle ne vouloit pas être consolée, parce qu'ils ne vivoient plus.» Saint-Mathieu II. 17 et 18.

Ces paroles citées par Saint-Mathieu furent accomplies par la cruauté et l'ambition d'Hérode; elles avoient été prononcées autrefois par Jérémie. Ce prophète ayant déclaré l'intention de Dieu de changer en allégresse le deuil de son peuple, en rétablissant les tribus qui avoient été conduites captives à Babylone, il commence par donner une description particulière de la joie de ce jour promis; il peint les Israëlites prêts à rentrer dans leurs anciennes possessions, à jouir de tous les priviléges qu'ils avoient perdus, et surtout à recouvrer la protection de Dieu, et la continuation de ses bontés sur eux et sur leur postérité.

Pour faire une impression plus forte sur leurs esprits, et leur faire goûter les charmes de ce changement; il leur décrit pathétiquement leur tristesse au jour où ils furent menés en captivité.

Ainsi parla le Seigneur, une voix s'est fait entendre à Rama. On a ouï des plaintes lamentables. Rachel pleuroit sur ses enfans, et elle refusoit d'être consolée, parce qu'ils ne vivoient plus.

Il est nécessaire, pour se pénétrer du sens et de la beauté de ce tableau, de se rappeler que la tombe de Rachel, la femme aimée de Jacob, étoit située auprès de Rama, entre ce bourg et Bethléem. Le prophète profite de cette circonstance pour produire l'un des plus touchans épisodes qu'on ait jamais conçu. Les tribus dans ce triste voyage sont supposées passer auprès de la pierre funèbre qui couvroit leur ancienne ayeule Rachel, et Jérémie usant de la liberté commune de la rhétorique, la peint s'élevant sur son sépulcre, et en qualité de mère de deux de ces tribus, pleurant sur ses enfans, se lamentant sur le sort de sa postérité entraînée vers des terres étrangères, refusant toute consolation, parce qu'ils ne devoient plus vivre pour elle, parce qu'ils étoient arrachés de leur sol natal, et qu'il ne devoient jamais lui être rendus.

Les interprêtes juifs disent que Jacob fit enterrer là sa femme Rachel, prévoyant par un esprit de prophétie que sa postérité devant être conduite par ce chemin, en captivité, elle pourroit intercéder pour elle.

Cette interprétation fantastique ne me paroît être qu'un songe de quelques docteurs juifs, et s'ils n'en sont pas les inventeurs, elle appartiendroit autrement à quelque songeur de l'église. Comme elle favorise la doctrine des intercessions, si nous n'avions pas des garans sur la qualité des inventeurs, il est croyable qu'elle dériveroit plutôt de quelque tradition orale de cette église, que du talmud où elle se trouve.

Saint-Mathieu nous en donne une autre interprétation, qui exclut la scène théâtrale que je viens de vous décrire.

Selon lui, ces lamentations de Rachel ne sont pas de la femme de Jacob; c'est une allusion à la douleur de ses descendans, de ces mères désolées des tribus de Benjamin et d'Ephraïm, dont les enfans passèrent à Rama lorsqu'ils étoient conduits à Babylone, qui pleuroient sur leur sort, comme Jérémie les fait pleurer en la personne de Rachel, et qui refusoient d'être consolées, parce qu'en les suivant des yeux, elles désespéroient de les revoir jamais; c'est une allusion, dis-je, au massacre qu'Hérode fit faire de leurs enfans. Cette application des paroles du prophète, faite par l'évangéliste, est également juste et fidelle. Cette dernière scène se passa sur le même théâtre, précisément entre Rama et Béthléem; c'est là que plusieurs mères des mêmes tribus reçurent le second coup plus cruel que le premier; les paroles de Jérémie furent là totalement accomplies, et sans doute dans ce jour horrible, il fit entendre à Rama une voix lamentable, Rachel y pleura sur ses enfans, et refusa d'être consolée, chaque mère fut enveloppée dans la même calamité, et se livra à ses douleurs. Chacune d'elles y pleura ses enfans, y lamenta sur l'amertume de son sort, le cœur aussi incapable de consolation, que leur perte étoit impossible à réparer.