Si je m'en souviens bien, Eliza, vous fîtes des efforts peu communs pour rassembler sur votre visage tous les charmes de votre personne, le jour que vous vous fîtes peindre pour mistriss James, vos couleurs étoient brillantes, vos yeux avoient plus d'éclat qu'ils n'en ont ordinairement… je vous priai d'être simple et sans parure, lorsque vous vous feriez peindre pour moi… sachant bien, comme je vous voyois sans prévention, que vous ne pouviez tirer aucun avantage de l'aide du ver à soie, ni du secours du bijoutier…

Laissez-moi vous répéter une vérité que vous m'avez déjà, je crois, entendu dire… La première fois que je vous vis, je vous regardai comme un objet de compassion, et comme une femme bien ordinaire. L'arrangement de votre parure, quoique de mode, vous alloit mal et vous défiguroit… mais rien ne peut vous défigurer davantage, que de vouloir vous faire admirer et paroître jolie… Non, vous n'êtes pas jolie, Eliza, et votre visage n'est pas fait de manière à plaire à la dixième partie de ceux qui le regardent… mais vous avez quelque chose de plus que la beauté; et je ne crains pas de vous dire que je n'ai jamais vu une figure si intelligente, si bonne, si sensible; et il n'y eut et n'y aura jamais dans votre compagnie, pendant trois heures, un homme tendre et sentimental, qui ne soit ou ne devienne votre admirateur ou votre ami; bien entendu que vous ne preniez aucun caractère étranger au vôtre, et que vous paroissiez la créature simple et sans art, que la nature veut que vous soyez. Vous avez dans vos yeux et dans votre voix quelque chose de plus touchant, de plus persuasif qu'aucune autre femme que j'aie vue, ou dont j'aie entendu parler… mais ce degré de perfection inexprimable et ravissant, ne peut toucher que les hommes de la plus délicate sensibilité.

Si votre mari étoit en Angleterre, et si l'argent pouvoit m'acheter cette grace, je lui donnerois de bon cœur cinq cents livres, pour vous laisser assise auprès de moi deux heures par jour, tandis que j'écrirois mon voyage sentimental; je suis sûr que l'ouvrage en seroit meilleur, et que je serois remboursé plus de sept fois de ma somme…

Je ne donnerois pas neuf sous de votre portrait, tel que les Newhams l'ont fait exécuter… c'est la ressemblance d'une franche coquette; vos yeux, et votre visage du plus parfait ovale que j'aie jamais vu, qui par leur perfection doivent frapper l'homme le plus indifférent, parce qu'ils sont vraiment plus beaux que tous ceux que j'ai vus dans mes voyages, sont entièrement défigurés; les premiers par leurs regards affectés, et le visage par son étrange physionomie et l'attitude de la tête; ce qui est une preuve du peu de goût de l'artiste ou de votre ami.

Les ***, qui justifient le caractère que je leur ai donné une fois, d'être aussi tenaces que la poix ou la glu, ont envoyé une carte à Mistriss ***, pour lui apprendre qu'ils iroient chez elle vendredi… Elle leur a fait dire qu'elle étoit engagée… Second message pour l'inviter à se trouver le soir à Renelagh. Elle a fait répondre qu'elle ne pouvoit pas s'y rendre… elle pense que si elle leur laisse prendre le moindre pied chez elle, elle ne pourra jamais se défaire de leur connoissance, et elle a résolu de rompre avec eux tout-à-la-fois. Elle les connoît; elle sait bien qu'ils ne sont ni ses amis ni les vôtres, et que le premier usage qu'ils feroient de leur entrée chez elle seroit de vous sacrifier, s'ils le pouvoient, une seconde fois.

Ne permets pas, chère Eliza, qu'elle soit plus ardente pour tes propres intérêts que tu ne l'es pour toi-même. Elle me charge de vous réitérer la prière que je vous ai faite de ne pas leur écrire. Vous lui causerez, et à votre Bramine, une peine inexprimable: sois assurée qu'elle a un juste sujet de l'exiger; j'ai mes raisons aussi; la première est que je serois on ne peut pas plus fâché si Eliza manquoit de cette force d'ame que Yorick a tâché de lui inspirer…

J'avois promis de ne plus prononcer leur nom désagréable; et si je n'en avois reçu l'ordre exprès de la part d'une tendre femme qui vous est attachée, et qui vous aime, je n'aurois pas manqué à ma parole. Je t'écrirai demain encore, à toi, la meilleure et la plus aimable des femmes. Je te souhaite une nuit paisible; mon esprit ne te quittera point pendant ton sommeil. Adieu.

LETTRE VII.

Vous ne pouviez pas, Eliza, vous conduire autrement à l'égard du jeune officier. Il étoit contre toute politesse, je dis même contre l'humanité, de lui fermer votre porte. Il est donc susceptible, Eliza, d'une tendre impression, et avant qu'il soit quinze jours, tu crois qu'il sera éperdument amoureux de miss Light!… Oh! je crois, moi, et il est mille fois plus probable, que c'est de toi qu'il est amoureux, parce que tu es mille fois plus aimable… Cinq mois avec Eliza, et dans le même lieu, et un jeune officier!… tout sert mon opinion…

Le soleil, s'il pouvoit s'en défendre, ne voudroit point éclairer les murs d'une prison; mais ses rayons sont si purs, Eliza, si célestes, que je n'ai jamais entendu dire qu'ils fussent souillés pour cela. Il en sera de même des tiens, mon enfant chéri, dans cette situation et dans toutes celles où tu seras exposée, jusqu'à ce que tu sois fixée pour ta vie… mais ta discrétion, ta prudence, la voix de l'honneur, l'ame d'Yorick et ton ame, te donneront les plus sages conseils.