Ce matin j'ai fait une visite à mistriss James; elle vous aime bien tendrement: elle est alarmée sur ton compte, Eliza… elle dit que tu lui parois plus mélancolique et plus sombre, à mesure que ton départ approche… elle te plaint… je ne manquerai pas de la voir tous les dimanches, tant que je serai en ville…
Comme cette lettre est peut-être la dernière que je t'écrirai, de bon cœur je te dis adieu… Puisse le Dieu de bonté veiller sur tes jours, et être ton protecteur, maintenant que tu es sans défense! et pour ta consolation journalière, grave bien dans ton cœur cette vérité: «Que quelle que soit la portion de douleur et de peine qui t'est destinée, elle sera pleinement compensée dans une égale mesure de bonheur, par l'être que tu as si sagement choisi pour ton éternel ami.»
Adieu, adieu, Eliza! tant que je vivrai, compte sur moi, comme sur le plus ardent et le plus désintéressé de tes amis terrestres.
Yorick.
LETTRE VI.
Ma chère Eliza,
Je commence ce matin un nouveau journal, vous pourrez le voir; car si je n'ai pas le bonheur de vivre jusqu'à votre retour en Angleterre, je vous le laisserai comme un legs… Mes pages sont mélancoliques… Mais j'en écrirai d'agréables; et si je pouvois t'écrire des lettres, elles seroient agréables, aussi; mais bien peu, je doute, pourroient te parvenir: cependant tu recevras de moi quelques lignes à chaque courier, jusqu'à ce que de ta main tu me fasses un signe pour m'ordonner de ne plus écrire.
Apprends-moi quelle est ta situation, et de quelle sorte de courage le ciel t'a douée?… Comment vous êtes-vous arrangée pour le passage? Tout va-t-il bien?… Ecrivez, écrivez-moi tout. Comptez de me voir à Deal avec mistriss James, si vous y êtes retenue par vent contraire… En effet, Eliza, je volerois vers vous s'il se présentoit la moindre occasion de vous rendre service, et même pour votre seul contentement.
Dieu de grâce et de miséricorde, considère les angoisses d'une pauvre enfant… donne-lui des forces, protège-la dans tous les dangers auxquels sa tendre forme peut être exposée: elle n'a d'autre protecteur que toi sur un élément dangereux; que ton bras la soutienne, que ton esprit la console jusqu'au terme de son voyage!
J'espère, Eliza, que ma prière est entendue; car le firmament paroît me sourire, tandis que mes yeux s'élèvent pour toi vers le ciel… Je quitte à l'instant mistriss James, et j'ai parlé de toi pendant trois heures… elle a votre portrait, elle le chérit; mais Mariot et quelques autres bons juges conviennent que le mien vaut mieux, et qu'il porte l'expression d'un plus doux caractère… Mais qu'il est loin encore de l'original!… Cependant j'avoue que celui de mistriss James est un portrait fait pour le monde; et le mien, tout juste ce qu'il doit être pour plaire à un ami ou à un philosophe sensible… Dans le premier, vous paroissez brillante et parée avec tout l'avantage de la soie, des perles et de l'hermine… Dans le mien, simple comme une vestale, ne vous montrant que la bonne fille que la nature vous a faite; ce qui me paroît moins affecté et m'est bien plus agréable que de voir mistriss Draper, le visage animé, et toutes ses grâces en jeu, allant à une conquête avec un habit de jour de naissance.