Mistriss James et ton Bramine ont mêlé leurs larmes plus de cent fois en parlant de tes peines, de ta douceur et de tes graces: c'est un sujet qui ne peut tarir entre nous. Oh! c'est une bien bonne amie!

Les ***, je te le dis de bonne foi, sont de méchantes gens; j'en ai appris assez pour frémir à la seule articulation du nom… Comment avez-vous pu, Eliza, les quitter, ou plutôt souffrir qu'ils vous quittassent, avec les impressions défavorables qu'ils ont?… Je croyois t'en avoir dit assez, pour te donner le plus profond mépris pour eux jusqu'au dernier terme de ta vie. Cependant tu m'écris, et tu le disois encore il y a peu de jours à mistriss James, que tu croyois qu'ils t'aimoient tendrement… Son amour pour Eliza, sa délicatesse et la crainte de troubler ton repos, lui ont fait taire les plus éclatantes preuves de leur bassesse… Pour l'amour du ciel ne leur écris point, ne souille pas ta belle ame par la fréquentation de ces cœurs corrompus… Ils t'aiment! quelles preuves en as-tu? Sont-ce leurs actions qui le montrent? ou leur zèle pour ces attachemens qui t'honorent et font tout ton bonheur? Se sont-ils montrés délicats pour ta réputation? Non… mais ils pleurent, ils disent des choses tendres… Mille fois adieu à toutes ces simagrées… Le cœur honnête de mistriss James se révolte contre l'idée que tu as de leur rendre une visite… Je t'estime, je t'honore pour chaque acte de ta vie, excepté cette aveugle partialité pour des êtres indignes d'un seul de tes regards.

Pardonne à mon zèle, tendre fille; accorde-moi la liberté que je prends; elle naît de ce fonds d'amour que j'ai, que je conserverai pour toi jusqu'à l'heure de ma mort… Réfléchis, mon Eliza, sur les motifs qui me portent à te donner sans cesse des avis… Puis-je en avoir aucun qui ne soit produit par la cause que j'ai dite? Je crois que vous êtes une excellente femme, et qu'il ne vous manque qu'un peu plus de fermeté, et une plus juste opinion de vous-même, pour être le meilleur caractère de femme que je connoisse. Je voudrois pouvoir vous inspirer une portion de cette vanité dont vos ennemis vous accusent, parce que je crois que dans un bon esprit, l'orgueil produit de bons effets.

Je ne vous verrai peut-être plus, Eliza… mais je me flatte que vous songerez quelquefois à moi avec plaisir, parce que vous devez être persuadée que je vous aime; et je m'intéresse si fort à votre droiture, que j'apprendrois avec moins de peine la nouvelle d'un malheur qui vous seroit arrivé, que le plus léger écart de ce respect que vous devez à vous-même… Je n'ai pu garder cette remontrance dans mon sein… elle s'en est échappée. Ainsi, adieu: que le ciel veille sur mon Eliza!

Ton Yorick.

LETTRE V.

A qui mon Eliza peut-elle donc s'adresser dans ses peines, qu'à l'ami qui l'aime bien tendrement… Pourquoi cherchez-vous, Eliza, à couvrir de vos excuses l'emploi chéri que vous me donnez? Yorick seroit offensé, bien justement offensé, si vous chargiez un autre que lui des commissions qu'il peut faire. J'ai vu Zumps, et votre piano-forte doit être accordé d'après la moyenne corde de la basse de votre guitarre, qui est C.—J'ai aussi un petit marteau et une paire de pincettes pour entrelacer et tendre vos cordes; puisse chacune d'elle, mon Eliza, par sa vibration, faire résonner dans votre ame la plus douce espérance!

J'ai acheté pour vous dix jolis petits crochets de cuivre… il y en avoit douze; mais je vous en ai dérobé deux pour les mettre dans ma propre cabane à Coxwould… Je n'accrocherai jamais mon chapeau, jamais je ne le décrocherai sans songer à vous… J'ai aussi acheté deux crochets de fer beaucoup plus forts que ceux de cuivre pour y suspendre vos globes.

J'écris à M. Abraham Walker, pilote à Deal, pour lui donner avis que je lui adresse un paquet qui les contient, et je le charge de le faire retirer dès que la voiture de Deal arrivera… Je lui donne aussi la forme du fauteuil qui peut vous être le plus commode, et je le prie d'acheter le plus propre et le mieux fait qui soit dans Deal… Vous recevrez tout cela par le premier bateau qu'il fera partir. Je voudrois pouvoir ainsi, Eliza, prévenir tous tes besoins, satisfaire tous tes désirs; ce seroit pour moi une heureuse occupation…

Le journal est comme vous le désirez; il n'y manque plus que les charmantes idées qui doivent le remplir… Pauvre chère femme… modèle de douceur et de patience, je fais bien plus que vous plaindre… car je perds et ma philosophie et ma fermeté, lorsque je considère vos peines!… Ne croyez pas que j'aie parlé hier au soir trop durement des ***; j'en avois le sujet; d'ailleurs, un bon cœur ne peut en aimer un mauvais… Non, il ne le peut; mais adieu à ce texte désagréable.