Ce seigneur est mon vieux ami… Vous savez qu'il fut toujours le protecteur des gens d'esprit et de génie; il avoit tous les jours à sa table ceux du dernier siècle, Addisson, Steele, Pope, Swift, Prior, etc… La manière dont il s'y prit pour faire ma connoissance, est aussi singulière que polie. Il vint à moi un jour que j'étois à faire ma cour à la princesse de Galles… «J'ai envie de vous connoître, M. Sterne; mais il est bon que vous sachiez un peu qui je suis… Vous avez entendu parler, continua-t-il, de ce vieux lord Bathurst, que vos Popes et vos Swifts ont tant chanté; j'ai passé ma vie avec des génies de cette trempe; mais je leur ai survécu; et désespérant de trouver leurs égaux, il y a quelques années que j'ai fermé mes livres, avec la résolution de ne plus les ouvrir; mais vous m'avez fait naître le désir de les ouvrir encore une fois avant que je meure; ce que je fais… Ainsi venez au logis, et dînez avec moi.»

Ce seigneur, je l'avoue, est un prodige; car à son âge il a tout l'esprit et la vivacité d'un homme de trente ans; il possède, au suprême degré, l'heureuse faculté de plaire aux hommes et celle de se plaire avec eux: ajoutez à cela qu'il est instruit, courtois et sensible. Il m'a entendu parler de toi, Eliza, avec une satisfaction peu commune: il n'y avoit qu'un tiers avec nous, qui étoit susceptible de sensibilité aussi… et nous avons passé jusqu'à neuf heures, l'après-dînée la plus sentimentale; mais, Eliza, tu étois l'étoile qui nous dirigeoit, tu étois l'ame de nos discours!… Et lorsque je cessois de parler de toi, tu remplissois mon cœur, tu échauffois chaque pensée qui sortoit de mon sein; car je n'ai pas honte de reconnoître tout ce que je te dois… O la meilleure des femmes! les peines que j'ai souffertes à ton sujet pendant toute la nuit dernière, sont au-delà du pouvoir de l'expression… Le ciel nous donne, sans doute, des forces proportionnées au poids dont il nous charge. O mon enfant! toutes les peines qui peuvent naître de la double affliction de l'ame et du corps, sont tombées sur toi; et tu me dis cependant que tu commences à te trouver mieux. Ta fièvre a disparu; ton mal et ta douleur de côté ont cessé; puissent ainsi s'évanouir tous les maux qui traversent le bonheur d'Eliza… ou qui peuvent lui donner un seul moment d'alarme! Ne crains rien… espère tout, Eliza… mon affection jetera une influence balsamique sur ta santé; elle te fera jouir d'un principe éternel de jeunesse et d'agrément, au-delà même de tes espérances.

Tu as donc placé sur ton bureau le portrait de ton Bramine, et tu veux le consulter dans tes doutes, dans tes craintes?… O reconnoissante et bonne fille! Yorick sourit avec satisfaction sur tout ce que tu fais… son portrait ne peut remplir toute l'étendue du contentement qu'il éprouve.

Qu'il est digne de toi ce petit plan de vie si doux que tu t'es formé pour la distribution de la journée!… En vérité, Eliza, tu ne me laisses rien à faire pour toi, rien à reprendre, rien à demander… qu'une continuation de cette admirable conduite qui t'a gagné mon estime, et m'a rendu pour toujours ton ami.

Puissent les roses promptement revenir sur tes joues, et la couleur des rubis sur tes lèvres! Mais crois-moi, Eliza, ton mari, s'il est l'homme bon et sensible que je désire qu'il soit, te pressera contre son sein, avec une affection plus honnête et vive; il baisera ton pauvre visage pâle et défait, avec plus de transport que lorsque tu étois dans toute la fleur de ta beauté… Il le doit, ou j'ai pitié de lui… Ses sensations sont bien étranges, s'il ne sent pas tout le prix d'une aimable créature comme toi!

Je suis bien aise que miss Light vous soit une compagne dans le voyage; elle peut adoucir vos momens de peine… J'apprends, avec plaisir, que vos matelots sont de bonnes gens. Vous pourriez vivre, Eliza, avec ce qui est contraire à ton naturel, qui est aimable et doux… Il civiliseroit des sauvages… mais il seroit dommage qu'on te donnât un tel devoir à remplir…

Comment pouvez-vous chercher des excuses à votre dernière lettre? elle me devient plus chère, par les raisons mêmes que vous employez pour la justifier… Ecrivez-m'en toujours de pareilles, mon enfant: laissez-les s'exprimer avec la négligence facile d'un cœur qui s'ouvre de lui-même… Dites tout, le comment, le pourquoi; ne cachez rien à l'homme qui mérite votre confiance et votre estime… Telles sont les lettres que j'écris à Eliza… Ainsi, je pourrai toujours vivre avec toi sans art, et plein d'une vive affection, si la providence nous permet d'habiter la même section du globe; car je suis, autant que l'honneur et l'affection me permettent de l'être,

Ton Bramine.

LETTRE IV.

Je vous écris, Eliza, de chez M. James, tandis qu'il s'habille: son aimable femme est à mes côtés, qui vous écrit aussi… J'ai reçu, avant le dîner, votre billet mélancolique… il est mélancolique en effet, mon Eliza, de lire un si triste récit de ta maladie… Tu éprouvois assez de maux sans ce surcroît de douleur. Je crains que ta pauvre ame n'en soit abattue, et ton corps aussi sans espoir de recouvrement… Que le ciel te donne du courage! Nous n'avons parlé que de toi, Eliza, de tes douces vertus, de ton aimable caractère; nous en avons parlé pendant toute l'après-dînée.