Une même douceur embaume les chagrins de Marguerite. Parmi les compositions ardentes ou plaintives que la douce figure de Gretchen inspira aux musiciens, il n'en est pas de plus forte ni de plus chaleureuse que Le Lied romantique de Schumann. C'est la plainte d'un cœur épris jusqu'à la mort, le chant d'une victime plus que résignée et ne demandant à vivre que le temps de pardonner.
Le héros frappé dans sa vigueur et dans sa jeunesse, le guerrier adolescent qui, pour défendre la terre paternelle et suivre l'hetman de son hameau, a coiffé le bonnet du Cosaque et monté le cheval de l'Ukraine, tombe frappé au cœur par la balle d'un mécréant. Il reste, néanmoins, sans colère comme sans peur et sans reproche, faisant face à la mort comme à l'ennemi. Cependant, il recorde l'héroïque chevauchée. Il rêve! Que, parfois, sur le chemin que bordera sa tombe, passe avec les clairons, au galop des coursiers frénétiques, son régiment, le noble régiment de l'Ukraine, son ombre ingénue et guerrière s'endormira consolée à jamais.
Douleur païenne, douleur chrétienne! Entre ces deux bornes, le monde moderne évolue et se cherche depuis bientôt deux mille ans. L'orgueil réconforte le stoïcien, l'amour porte au delà du monde le chrétien abattu.
L'exhortation du Portique s'adresse à la raison. Elle est purement cérébrale. Au cœur, tendent les efforts de la « consolation internelle » promulguée à l'ombre de la Croix. Sénèque, saint Jérôme, en ont déduit les formules contradictoires. Sénèque, dans une langue érudite, compassée et redondante qui, déjà, fleure le gongorisme et l'emphase espagnols, discute la souffrance, en fait, peut-on dire, l'anatomie. Il conteste l'être aux maux dont gémissent les hommes : « Douleur, tu n'es qu'un mot », tandis que Jérôme, Dalmate passionné, se garde bien d'argumenter. Il gémit et pleure. Son latin barbare, qui traduit la Bible, émeut les patriciennes de Rome, qui l'entendent à merveille. Entre ces deux phares extrêmes, situés sur des faîtes opposés, Boëce reluit d'un pur éclat.
Homme officiel, chrétien comme la plupart des notables qui, de son temps, occupèrent les fonctions publiques, Boëce n'en était pas moins, par alliance, le petit-fils du grand Symmaque, du dernier Romain, de celui qui lutta contre Ambroise de Milan pour la Victoire du Capitole, et défendit les anciens dieux.
Sa Consolation apportait des arguments chrétiens au stoïcisme. Les néo-convertis, en pouvant passer en un jour de Marc-Aurèle au Christ, faisaient station entre le Portique et l'Église, dans un état d'âme indécis et passionné. Boëce comprenait la beauté des choses, mêlait aux hymnes liturgiques, modulées encore sur les rythmes d'Horace, des chants naturalistes, jetait des apostrophes amicales aux bois, aux campagnes, au printemps revenu. Il fêtait le pervigilium Veneris.
Heureux celui qui, comme Boëce, s'assied dans la blanche lumière des parvis!
Il écoute le chant lointain des orgues, le murmure des cantiques, le frémissement des prières qui, pareilles à des colombes amoureuses, montent en plein azur. Il rêve au pied de toutes les Acropoles et suit d'un regard lucide la marche sereine des constellations.
Mais plus heureux encore celui qui trouve dans la douleur un principe d'énergie et de commisération humaines, qui, pour apaiser tant de soucis et de chagrins inhérents à notre existence, envisage le mal de vivre comme un principe d'action et de miséricorde, comme un perpétuel enseignement de travail et de pitié.