Parmi tous les objets offerts en spectacle et donnés comme leçon à la curiosité des hommes, parmi les événements, catastrophes publiques ou malheurs privés, gestes scélérats ou magnanimes, prouesses ou forfaits susceptibles d'engendrer, ainsi que le demande Aristote, la terreur et la pitié, il n'existe rien de plus émouvant ni de plus grandiose au monde que le supplice et la mort d'un dieu.
Soit que l'animadversion de Zeus abandonne en pâture aux aigles du Caucase le grand cœur de Prométhée et déchire de clous ses mains laborieuses qui portaient la lumière ; soit que, pâmé sur un lit de fenouil et d'anémones, le chasseur Adônis, parmi les femmes tyriennes et les pleureuses de Gebel quand fument les trépieds d'où monte une vapeur de daumes, exhale sa vie adolescente que jalousaient les ténèbres de Hadès et les Ombres inquiètes ; soit que, debout, parmi les tourbillons de flamme, sur son bûcher plus auguste qu'un autel, Héraklès, bienfaiteur des hommes, ayant purgé la terre, banni les miasmes et les épouvantes, prenne place et, dans une ardente apothéose, regagne les hautes demeures de son père, tous les peuples, toutes les races ont, avec une ferveur égale, magnifié de riche poésie et célébré tour à tour la mémoire des êtres jeunes ou divins sacrifiés à la destinée, à la Mort inéluctable et descendus au tombeau.
Dieux pathétiques, dieux sanglants, dieux meurtris et ressuscités, dieux pleurés par leurs amantes, par leur mère, tantôt sur les pentes du Liban où fleurit l'asphodèle, tantôt près des fleuves hyperboréens que désole un éternel hiver! Attys, Zagreus, Tammouz et Penthée fils d'Echion, chacun eurent leur semaine sainte, leur deuil liturgique, solemnisé par un peuple fidèle, suivant le rythme des saisons. Dans la sensuelle Égypte et la Syrie ardente, de Memphis à Byblos, d'Ascalon à Damas, le mystère de la passion, la descente aux enfers et, parmi les hommes, le retour des êtres surhumains qui traversèrent l'épouvante de Hadès et les portes maudites, ayant asservi à leur joug les Puissances ténébreuses, fut l'objet tantôt de rites pieux, tantôt de spectacles populaires. Drame par excellence de l'antiquité, Bacchus lui-même joua sur le théâtre les pathémâta souffertes, sa divinité méconnue et prisonnière dans la maison de Cadmos ; il affirma son triomphe et sa palingénésie éternelle, menant, comme un bœuf à l'autel, vers une mort dérisoire et les pièges du Cithéron nocturne, vers les bacchantes homicides, le roi blasphémateur qui méconnut le sang des dieux. Prométhée délié de l'augural Eschyle, ce dénouement, ignoré des modernes, proclamait, sans doute, la délivrance du Titan, la fin de son martyre et de sa crucifixion. Mais il enseignait, en même temps, la stabilité du droit, l'imprescriptible victoire de la conscience humaine sur le caprice des tyrans. Au lendemain d'Hipparque et d'Hippias, devant Athènes rendue à ses propres lois, il couronnait les saintes révoltes du Juste, l'insurrection légitime contre le bon plaisir et l'arbitraire. En même temps qu'il rendait la vie aux légendes ancestrales, aux mythes primitifs, il instruisait les citoyens, recommençait pour eux la leçon d'Harmodios.
Mais ces drames à la fois religieux et civiques, ce théâtre d'un si profond accent et d'une ligne si pure, dont chaque héros, même dans les affres de la douleur, même dans les transports de la passion, garde une attitude sculpturale, pareil aux Niobides expirants, ce théâtre où pitié, colère, haine et désespoir toujours se meurent d'après un rythme de beauté, la cadence d'une lyre invisible, ce théâtre d'Eschyle ou de Sophocle — statuaire passionnée et vivante — ne portent à la scène que des êtres atteints par un malheur involontaire ou de fatidiques expiations.
La Fatalité, le déchaînement des forces adverses, la mystérieuse Némésis qui punit les Éphémères comme les Immortels d'avoir cru à leur propre bonheur, frappent les dieux pathétiques de l'Égypte ou de l'Asie, aussi bien que les héros à notre taille de l'Hellade. Ces victimes endurent fortement les maux appesantis sur leur tête. Hercule, de ses vaillantes mains, amoncèles en personne les hêtres du bûcher, sur la montagne thessalienne.
Et quand ils se redressent, comme le titan d'Eschyle, s'insurgent contre les bourreaux, c'est au nom d'un principe supérieur, sans nulle préoccupation d'égoïsme qui les enlaidisse ou les diminue.
Ils opposent au malheur une sérénité magnanime, le calme, — déjà, — du stoïcien. Ils affrontent la douleur, comme ils ont affronté les travaux qui les immortalisent. Ils gravissent d'un pied ferme et d'un front assuré le calvaire de leur passion.
Aucun d'eux, cependant, ne l'a sollicitée.
Avec le christianisme, tout se transforme et se métamorphose. Le dieu mourant cesse d'être la victime passive, la proie obligée et nécessaire d'un factum ennemi.
Lui-même voulut endurer tout ce que la Terre enfante de maux. Il a pris le rude chemin de l'humiliation et des souffrances pour obéir à la loi mystérieuse du rachat. Il a mis en balance avec les fautes, les ténèbres, les crimes et les détresses de l'Humanité, le deuil sans prix d'une douleur divine. « Heureux, dit Ézéchiel, ceux qui lavent leurs étoles dans le sang de l'Agneau! » L'agneau pascal a tendu sa gorge au sacrificateur. Il s'est offert en holocauste. Il s'est rendu l'otage propitiatoire, grâce auquel, enfin racheté du fardeau qui pesa trop longtemps sur sa tête, le vieil Adam reconquerra l'innocence première et l'allégresse du Paradis perdu.