Hercule, Prométhée, Adônis n'étaient que des victimes. Jésus, parmi les dieux, est le premier martyr. Une semaine d'agonie a consommé l'œuvre de la Rédemption. De son entrée à Jérusalem, parmi les vivats et les palmes, jusqu'à la crise dernière, sous les oliviers de Gethsemani, du festin d'adieu au prétoire de Pilate, le fils du charpentier a vécu le drame salutaire. Et les jours mémoratifs de son crucifiement désormais, porteront le nom de « semaine sainte ». Ils fixeront la date choisie entre toutes, par les civilisations modernes, pour célébrer la Pâque, fête de la jeunesse, de la résurrection et de l'espoir.

Car la Pâque — la Peçah ou « passage » des Hébreux — est aussi pour les races indo-européennes le jour bienvenu du passage, dans l'ordre moral et dans l'ordre physique aussi bien que dans l'ordre civil, passage de l'hiver au printemps, de l'enfance à la puberté, de l'ignorance à la culture intellectuelle, des ténèbres à la lumière. C'est, à présent aussi, diront les Pères, les Docteurs, les théologiens, c'est le passage de la coulpe à l'innocence, de l'erreur à la vérité, de l'éternelle damnation au salut éternel. Ce n'est pas en vain que le sang, que les larmes du Sauveur ont humecté la terre. L'œuvre d'amour, le sacrifice du jeune dieu à la misère humaine portent déjà les fruits augustes de la réconciliation et du pardon. Le ciel est ouvert, la terre pacifique pour les hommes de bonne volonté.

Et c'est pourquoi l'officiant revêt, à la messe de Pâques, un ornement écarlate, richement orfévré. Le sang du Golgotha ouvre aux enfants des hommes le Paradis aux portes d'or.

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Quand le théâtre du Moyen-Age eut quitté le sanctuaire ; quand le drame, assumant une vie originale et personnelle, y devint autre chose qu'une réplique de l'enseignement sacerdotal, qu'un sermon en tableaux vivants ; quand, hors de la basilique et des froids piliers de pierre grise qui supportaient son échafaud, la comédie, aussi chrétienne mais plus libre que par le passé, entra dans la cité laïque et demanda sa place aux villes du monde occidental, ce fut par des spectacles religieux qu'elle y débuta.

Certes la poésie dramatique, en France, date d'aussi loin que l'épopée ou la chanson. Depuis la Représentation d'Adam, antérieure aux cycles de Perceval et de la Table ronde, qui se jouait, au siècle XIIe, en plein air, mais devant l'église métropolitaine, sur une estrade reliée au parvis, sans doute, par une sorte de praticable, car il est dit que l'acteur chargé de représenter Dieu-Le-Père, quand il n'était pas en scène, rentrait dans l'église, comme on rentre dans la coulisse ; depuis la Représentation d'Adam, écrite en français, jusqu'au Vray mistère de la passion, par les frères Gréban, joué encore à Valenciennes, en 1547, lorsque Pierre de Ronsard comptait déjà vingt ans, le théâtre mystique produisit en France des ouvrages abondants et médiocres, d'une sécheresse et d'une puérilité déconcertantes, la plupart d'une exécution si faible et tellement au-dessous de la conception primitive que le public moderne aurait quelque peine à les endurer, sur les tréteaux.

Exposer devant des spectateurs croyants l'histoire de leur foi, incarner sous leurs yeux les objets de leur adoration, réaliser devant eux, sur la scène, le geste du Messie et les espérances et les terreurs de l'autre monde, unir dans une action commune, immense, variée, idéale en même temps que réaliste la Terre, l'Enfer, le Ciel, c'était — dit Petit de Julleville — essayer de porter le Théâtre à des hauteurs qu'il n'a pas atteintes depuis lors.

L'idée était grandiose.

Mais l'œuvre fut manquée. Avec un peu de génie et le sens de la composition, le mystère d'Arnould de Gréban aurait pu devenir un chef-d'œuvre. Cependant il n'a pas fallu moins, pour le rendre accessible aux contemporains, que l'heureuse union de MM. de La Tourasse et Gailly de Taurines, tous deux érudits et lettrés, qui, dans ce fatras de trente-cinq mille vers, ne prenant que la fleur, ont su réduire le poème de Gréban aux dimensions d'un drame en vers par le premier faiseur venu.

Leur Passion est forte, vigoureuse, en grand relief, en grandes lignes très nettes et d'une composition harmonieuse autant que claire, de nature à faire une grande impression sur les esprits.