Tel s'affirmait, en octobre 1906, quand la pièce fut, pour la première fois, représentée à l'Odéon, l'avis de M. Faguet à qui les adaptateurs de Gréban demandèrent, avec une préface, la consécration de l'Académie et du Journal.
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Le mystère, l'hiérodrame, ce que l'Espagne, au XVIe siècle, nommait auto sacramental, pour désigner ces ardentes représentations de Calderon ou de Lope, ces gestes pleins de race et de feu, ces drames où les muscles font saillie, où le sang bat sous la peau et qui ne ressemblent pas aux enfantines compositions de Gréban plus qu'un Velasquez aux enluminures de ses manuscrits, le mystère, affranchi de l'Église, avait pour interprètes ordinaires les troupes comiques ou, pour dire plus juste, les confréries qui s'organisaient, non par l'entente et le concours d'histrions professionnels, mais d'amateurs choisis dans les milieux sociaux les plus hétéroclites : bourgeois, écoliers, artisans et même gentilshommes, clercs tant réguliers que séculiers. En effet, la représentation des mystères passait pour œuvre pie. Agréable aux saints dont on jouait les vertus et de la plus grande efficacité pour détourner les fléaux si communs dans cet âge de ténèbres et de férocité : pestes, guerres, invasions ou maladie. Entre ces divers groupements, ces compagnonnages, le plus illustre et le mieux réputé fut celui des Confrères de la Passion. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, évoque le tableau, quelque peu artificiel et convenu, d'un gala dramatique, d'une représentation offerte par les clercs de la Basoche aux ambassadeurs flamands, sous Louis XI, quelques années après le mystère des Gréban, car ils étaient deux frères, l'un et l'autre Manceaux, l'un et l'autre chanoines et versificateurs acharnés. Ils déduisaient sans répit des mélodrames édifiants — quarante mille vers, pour eux, n'étaient qu'une vétille — que leur ami et compère, un Angevin du nom de Jean Michel, maître mire de son état, embellissait volontiers de scènes admirables. C'était « le capucin qui faisait leurs pièces ».
On jouait n'importe où, dans une grange, dans une cour de ferme, sous les piliers d'un marché couvert. On jouait en plusieurs jours ces poèmes démesurés. N'importe où, sinon, toutefois, à l'église. Car ce drame, une fois quitté l'austère décor des cathédrales et cessant de concourir aux offices liturgiques, prit bien vite un essor définitif. Cela n'empêcha pas qu'il ne fût toujours intermittent et vagabond.
Les confrères de la Passion eurent seuls, jusqu'au XVIIe siècle, un théâtre stable et qui leur appartenait. Vers la fin du XVIe siècle et sous l'influence des huguenots, que scandalisait la grossièreté des intermèdes comiques, le Parlement ne cessa de les persécuter. La libre expansion du génie et de la belle humeur populaires fut arrêtée en plein épanouissement par les mômiers de la Réforme et les hellénistes de la Renaissance. Bientôt, il fallut pindariser avec Ronsard, adopter le style soutenu, et se guinder, coûte que coûte, au « sublime » de collège dont les meilleurs écrivains classiques n'ont jamais pu se défaire absolument.
Le public des mistères faisait paraître un aspect assez tumultueux et diapré, même quand les acteurs cessèrent de jouer en plein air. Aux bourgeois sententieux et gobe-mouche, aux bavolettes, aux gens d'armes, se mêlaient, non sans profit, les tire-laine et les coupeurs de bourses. Panurge y coudoyait les stropiats de Clopin Trouillefou. Apparemment aussi, les intellectuels, amis de François Villon, gens de bel appétit et de scrupules modérés, enclins à la bouteille, quêteurs de repues franches, maigres comme des loups et comme eux endentés, forts en gueule, rouges de museaux, buvant frais, cognant dur et crachant comme coton, dès que la soif les prend, quelque peu écoliers, quelque peu larrons, en délicatesse avec le grand prévôt, le guet et les archers, mais fort bien vu par les galloises du Glatigny et du Huelleu, bonnes filles qui, la gorge au vent et la cotte retroussée, popinaient avec eux dans les tavernes méritoires : Blanche la savetière, à danser fort adextre, Jehanneton et Catherine la bouchère, la belle heaumière, c'est-à-dire la marchande de ferraille, sans compter la grosse Margot, qui n'avait rien d'une princesse de beauté. Ce monde équivoque, rusé, malpropre et spirituel, mauvais garçons, truands, cappets en rupture de collège, fréquentait les spectacles, d'abord pour tuer le temps, ensuite, dans l'espoir d'y trouver chappe-chute. Ils se plaisaient aux mistères, c'est-à-dire aux solennités dramatiques, « mistère » ayant, à cette époque, le sens exact de « représentation scénique pieuse », lequel, d'après Max Müller, vient du bas latin « ministerium » et, par l'usage, se confond avec le mot dérivé du terme grec « mystère », secret dévoilé aux initiés. De ministerium, on a fait « administrer ». Donc, mistère au sens où l'entendait la clientèle des Gréban serait traduit on ne peut plus exactement par le vocable espagnol de funcion, applicable à tous les genres de divertissement public.
Voici quel spectacle attendait les Parisiens de l'an quatorze cent cinquante-deux :
Un prologue dans le ciel. A gauche de l'estrade et faisant face à la gueule de l'enfer que représente, côté cour, une tarasque violemment enluminée, ayant à ses côtés les Vertus cardinales et Miséricorde à ses genoux, Dieu le père trône sur fond d'or, en une sorte de plat que borde un filet haricot rouge du plus surprenant effet. Il écoute monter le gémissement des Limbes, le cri poussé par les anciens justes vers l'Emmanuel qui brisera leur chaîne. Car la passion de Gréban constitue une manière de poème cyclique, la geste de la Rédemption, depuis la faute d'Adam jusqu'à la mort de Jésus et la mise au tombeau. Sathan (l'adversaire) discute et se répand, comme dans le prologue de Faust ou le premier livre de Job, en remarques désobligeantes.
Soudain, la scène change, ou plutôt les acteurs se transportent sur un autre point de l'échafaud. Côte à côte, on y voit les multiples décors où la pièce aura lieu : Jérusalem d'abord, la maison de Caïphe, le tribunal du procurateur que Gréban traite avec insistance de « prévôt », le Temple, Nazareth, une pièce d'eau grande comme une serviette, qui figure la mer. Or, Sathan inspire aux princes des prêtres, aux cohènes en turbans verts, accoutrés à la mode sarrazine, des machinations contre Jésus. Puis, c'est la fête des rameaux, avec le joli détail d'un petit enfant qui met sa robe neuve pour acclamer le prophète. Ici, tout est grâce, naïveté, simplicité. Le dieu des humbles est reçu par eux à la poterne de la ville. Rien ne les surprend. L'appareil populaire du visiteur ne le montre pas moins auguste à leurs yeux.
Plus tard, la religion théâtrale et monarchique de Louis XIV s'indignera presque devant cet abandon et cette humilité. L'ânesse des Rameaux a besoin, pour figurer à la chapelle de Versailles et devant les anges pompeux de Coysevox, entre les balustres d'or, que le faste du discours atténue un peu sa roture et la mette au diapason des royales grandeurs :