Le prophète et l'Évangéliste, dit Bossuet, concourent à nous montrer ce Roi d'Israël, assis, comme ils disent, sur une ânesse : Sedens super asinam. Chrétiens! ah! qui n'en rougirait! Est-ce là un jour de triomphe? Est-ce une entrée royale? Est-ce ainsi, ô fils de David, que vous montez au trône de vos pères et venez reconquérir leur héritage?

Le Mistère de Gréban se déroule et suit pas à pas la Passion selon saint Mathieu.

La Cène réunit Jésus et ses disciples dans la maison d'Urion. « Fleur de clémence, arbre de vie », au moment de les quitter pour jamais, le Fils de l'Homme distribue à ses apôtres le pain et le vin, la confarréation de la chair et du sang. Puis dans le jardin des Oliviers, figuré sur l'estrade, l'arrestation de Jésus, le désespoir de la Mère-aux-Sept-glaives et la feintise de Judas. Une suite de tableaux familiers et hardis montre le Sauveur en proie aux archers de Caïphe, aux huissiers de Pilate, à « la crapule du corps de garde et des cuisines », qui souillent le martyr d'immondices et d'outrages, qui, sans rassasier la haine qu'ont les êtres d'en bas pour l'homme supérieur, avec des cris de bêtes fauves s'acharnent à la curée d'un dieu. Comme dans le Portement de Van Acken, au musée de Gand, comme dans le Christ aux outrages du noble Henry de Groux, les faces édentées, les bouches hurlantes des maroufles avancent pour le mordre. La foule, d'instinct, exècre le Génie. En effet, poète, semeur d'idées, il contrevient au premier devoir social, qui est la médiocrité. D'emblée, il déchaîne contre lui toutes les boutiques et tous les bureaux. Une atmosphère de bêtise homicide flotte sur cette ruée épouvantable de la canaille contre le chercheur d'Ile fortunée et de ciels miséricordieux.

On trouve encore dans la Passion de Gréban des coins ingénus, pareils à ces fonds des Primitifs, situant les personnes évangéliques, tantôt dans le béguinage d'une cité flamande, tantôt dans un clair paysage de l'Ombrie, où croît le lys des vierges et qu'ennoblissent les cyprès. Les conversations du charpentier qui fournit la croix et vante sa marchandise, de Clacquedent, de Broyefort ont l'odeur caractéristique du Paris médiéval. Dans la rue où les toits se confondent presque, où le ruisseau croupit, les âmes se font obscures et sordides. Écoutez les discours de cette ribaudaille. Ils émanent d'un atelier obscur, mal éclairé par une fenêtre succincte, aux vitraux en losange, non loin de Notre-Dame ou des Saints-Innocents. Voilà, certes, le Paris de la Cité, de la truanderie, avec ses carrefours, ses pignons, ses clochers, ses venelles pleines d'ombre et ses pavés humides que l'herbe déchausse lentement.

Rien ne ressemble moins à la Passion d'Oberammergau, ce mystère du XVIIe siècle, mis au goût d'un auditoire cosmopolite, qui, malgré les splendeurs voyantes de mise en scène, tantôt se rapproche du cinématographe, tantôt prend l'allure d'un fastidieux sermon.

Dans le mistère de Gréban, la vie abonde et la joie et l'entrain le plus vif. Il chemine à ras de terre, sans grand essor ni coups d'ailes, mais ne s'arrête pas.

Cela ne se passe ni à Jérusalem, ni dans les montagnes de la Bavière, mais entre la rue du Fouarre et la place Baudoyer.

Le grand poète, contemporain des Gréban, l'atteste : « Il n'est bon bec que de Paris. » Tous les personnages que l'auteur a voulus comiques aiguisent leurs propos au tranchant de ce bec-là.

Pour que nul n'en ignore, ils portent le costume des bourgeois de Paris, la robe de futaine, l'escoffion ou le bonnet carré. Leurs femmes sont habillées de même, avec leurs manches pendantes, leurs collets « rebrassés » qui forment pèlerine et leurs béguins appliqués sur les oreilles par un nœud de rubans, tandis que la Vierge et les Apôtres gardent leurs costumes hiératiques, les ornements presque sacerdotaux des icônes byzantines des Notre-Dame de Kazan ou d'Iasna-Gora. Ils ressemblent à des figures de missel chez les « compères » de Louis XI.

Mais, tandis que le drame se déroule, que la Rédemption du monde s'avère et s'accomplit, de scène en scène, de réplique en réplique, le ton s'élève, acquiert du nombre et de la majesté. Les dialogues de la Vierge mère et de son fils, malgré l'insuffisance du vocabulaire et la forme — étriquée un peu — des octosyllabes, atteignent parfois à la plus pure beauté. La passion maternelle correspondant à la passion divine, la figure de la Vierge apparaît infiniment touchante, par le conflit de sentiments contradictoires qui n'ont point marri Déméter au pourchas de Perséphone, par l'amour de la chair et du sang qu'elle porte à son fils, par l'abandon mystique de sa volonté qu'elle fait entre les mains du Rédempteur,