pâle éternellement d'avoir porté son dieu!
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Au XVe siècle, déjà, la Femme occupe, dans le Christianisme, une place éminente. Elle y règne au même titre que la Divinité. Vous ouïrez, tout à l'heure, le bon François Villon la nommer « haute déesse » et confondre ainsi le culte réservé au Dieu mâle des Hébreux avec une personnalité divine, plus tendre et miséricordieuse.
La Vierge déipare, l'Isis chrétienne qui, pareille à celle d'Égypte, enfanta le Soleil, par le fait d'une cristallisation mystique, tendant à revêtir du type humain les notions transcendantes, est devenue, en quelques siècles et pour toujours, l'égale de son fils. Elle a supplanté le Paraclet. Aux débuts du Christianisme, quand la religion nouvelle portait encore le sceau, l'empreinte de son origine sémitique, l'Église des Catacombes et celle de Byzance, les premiers fidèles, imbus de philosophie et de rêves néoplatoniciens, n'accordaient à la femme qu'un rôle secondaire. Sous l'influence de la théologie alexandrine, devant l'hellénisme de Plotin, de Porphyre, de Nouménios et, plus tard, de Jamblique, persécutés mais écoutés, le culte nouveau se confina dans la métaphysique. Les docteurs, les évêques, les sages discutèrent l'identité du Père et du Fils, leur consubstantialité, l'homoousios et l'homoïousios. Leur dieu fut, tout d'abord, le Logos, le Verbe, la Parole créatrice, la rouah de la Genèse, incarnée et vivante dans la personne de l'Homme-Dieu. Cependant, Jésus, « rude nabi » galiléen, se transforma, devint le médiateur d'amour, celui que Diotime de Mantinée enseignait à Socrate, l'esprit indulgent qui porte à l'Être unique, absorbé dans sa gloire, les vœux infinis et la prière ardente de l'homme prosterné.
Le culte du Saint-Esprit occupe une grande place dans les rêves du Christianisme primitif. Les récents convertis, les penseurs tels que Boëce adorent en sa personne la raison divine que Minerve — dea consens du panthéon latin — incarna jadis. Une métaphysique trop ingénieuse, faite d'esprits aiguisés par l'usage de la raison et l'abus du raisonnement, définit des abstractions, coupe en quatre des subtilités. Elle oublie, au milieu de son désert, que si l'Homme vit d'amour aussi bien que de pain, toute religion qui ne fait pas la part du cœur ne saurait vivre chez les enfants de la terre.
Cependant la première fête de la Vierge est instaurée, à la fin du VIe siècle, par Maurice, empereur d'Orient. Elle doit être célébrée à la fin d'août,
après que le Soleil, sur l'horizon immense,
a franchi le Cancer de son axe enflammé,
quand la belle saison décline et que les travaux rustiques arrivent à leur fin. C'est l'Assomption ou, pour mieux dire, le Sommeil de la Vierge ; car la femme ne peut s'élever, par sa propre vertu, jusqu'aux idées abstraites. C'est pendant la dormition Notre-Dame qu'un ange mâle, comme dans le tableau d'Orcagna, porte son corps inerte jusqu'au plus haut des cieux.
Mais l'axe du monde se déplace, le monachisme se propage dans l'Europe occidentale. La vie ascétique emplit de tristesses et de rêves, elle gonfle d'un ardent amour le cœur des cénobites, agenouillés sous les voûtes de pierre grise, pendant les froids matins. Et ceux qu'enivrent d'amertume le Démon de midi, l'acedia du cloître, la longueur mélancolique des soirs, le veuvage de l'été, dérobant un front pâle sous la bure pénitente, cherchent, dans leur cœur, une image consolatrice, une présence féminine qui les rassérène et les imprègne de douceur. Au moment de la croisade, Bernard, abbé de Clairvaux, écrit en l'honneur de Notre-Dame une suave et mystique prière. Et soudain les poitrines se dilatent, les yeux épanchent la rosée absolvante des pleurs. Perdu là-bas, dans les marais fiévreux de la Sologne, dans les essarts inhospitaliers de la Bretagne armorique, le moine, désormais, ne se trouve plus seul et chérit son isolement : « O beata solitudo! O sola beatitudo! O bienheureuse solitude! O la seule béatitude! » exclame l'un d'entre eux.