De siècle en siècle, de jour en jour, la figure de Notre-Dame grandit, pleine de douceur et de beauté. A la raide image, romane ou byzantine, engaînée et peut-on dire prisonnière dans les ors et les émaux, l'art gothique substituera bientôt une frêle et pudique enfant, une vierge, mère elle-même d'un nourrisson divin. C'est le schoschan de Saaron, le narcisse des campagnes, la racine de Jessé, provin d'où bientôt le Rachat du Monde va sortir. Et voici que l'anachorète éperdu sent brûler comme une flamme ardente au plus intime de son être, son cœur se liquéfier d'amour. Il tourne ses regards vers la Dame tutélaire. A ses pieds, il effeuille les ardentes roses du Cantique. Il remet la clef de son âme à la très douce que nul ne prie en vain. Il assemble pour elle des hymnes et des proses, des antiennes d'un goût puéril et compliqué : « Que cet Ave — dit-il — change pour toi le nom d'Eva! » Une extase l'emporte, une dilection amoureuse et filiale, un élan qui se perd dans l'azur, comme ces pinacles et ces tours, comme les flèches de la haute cathédrale, entre les Iles de Paris.

Ces transports, cette fougue de tendresse pour la Mère omnipotente, pour la Dame de grâce et de bénignité, a fait naître une poésie ingénue et savante, créé tout un cycle de poèmes, un « latin mystique » plein de grâces et de talent.

Le chanoine de Saint-Victor, Adam, près d'un siècle avant l'auteur de la Passion, dédia son hymnaire à la Vierge déipare. Et, sur les vitraux, dans l'émail, peinte par le suave Memling, par le Frère Angélique ou le somptueux Quentin Metsis, elle apparaît, tantôt victorieuse, tantôt pleurant la désolation du Calvaire, tantôt enfin recevant les prières que font, vers son trône plein d'étoiles, jaillir les cœurs souffrants des hommes éplorés.

Les humbles sont admis à la communion de sa pitié. C'est en leur faveur qu'elle se montre mère, en leur faveur qu'elle prodigue tous les biens et chasse tous les maux.

Une femme du peuple, une chrétienne sans plus, menue et courbée encore sous le poids des jours, marmonne doucement une oraison. Cette femme, illettrée et gauche un peu, tend vers la Madone des mains que le travail a faites rugueuses et la vieillesse, tremblotantes. Mais cette femme, cette humble chrétienne, elle aussi, fit naître un dieu. François Villon écrivit, pour implorer Notre-Dame, cette prière sublime que la mère du poète chuchote à deux genoux :

Dame du ciel, régente terrienne,

Emperière des infernaux palus,

Recevez-moi, votre humble chrétienne,

Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.

Les biens de vous, ma Dame et ma maîtresse,