Comment les peuples indo-européens, à qui leur activité permet de conquérir le monde et d'exproprier «les races incompétentes», se laissent-ils envoûter par ce morne sortilège, destructeur de la force et de la volonté, au moment précis où l'universelle concurrence impose à l'homme de vouloir et d'entreprendre, sans une minute d'hésitation ni de repos? Les nations les plus actives semblent renchérir sur ce goût. A Londres, le samedi au soir, les apothicaires débitent de l'extrait thébaïque et des pilules d'opium brut, tout comme les bars versent du gin ou du wisky.
On entre dans la morphine par deux chemins inégalement semés de fleurs. Les uns, dans le but légitime d'accoiter leurs souffrances, ont recours aux vertus du terrible stupéfiant: d'autres y cherchent impudemment une sensation de plaisir, un bien-être que le docteur Ball a qualifié, le premier, d'euphorie. Mais, quelle que soit la porte ouverte sur cet enfer, par la thérapeutique ou l'appétit des sensations nouvelles, pareille est la damnation. «La Noire Idole», comme Quincey appelait sa carafe de laudanum, ne lâche pas sans d'incroyables efforts les dévots qu'elle a conquis.
Quel est donc ce philtre magique, cet élixir de mort qui vend si cher ses prétendus bienfaits? Sans remonter à Dioscoride, au médecin Andromachus, calmant les crises épileptiques de Néron à grand renfort de thériaque, à Galien qui soignait les maladies nerveuses de Julia Mæsa, de Julia Domna et de leurs courtisans, les propriétés soporatives de l'opium furent connues et largement utilisées par les morticoles d'autrefois.
Contrairement à la doctrine du Malade Imaginaire, l'opium ne fait pas dormir, ou, du moins, ne fait dormir qu'à très longue échéance. Il provoque tout d'abord une chaude ébriété; il confère au patient l'oubli momentané des plus cruelles douleurs. C'est un «remède désangoissant», ainsi que l'appelle à bon droit le docteur Dubuisson.
Dans les premières années du XIXe siècle, le chimiste Sertüner isola, parmi d'autres alcalis organiques, un alcoloïde à la fois sédatif et convulsivant, que l'opium de Smyrne, de l'Inde ou d'Egypte renferme dans la proportion moyenne de 10%.
L'empoisonneur Castaing utilisa, peu après (1823), la découverte du chimiste. Il «réalisa» son ami Ballet comme Lapommerais devait «réaliser», quarante et un ans plus tard, Mme de Paw, sa maîtresse, au moyen de la digitaline récemment acquise à la pharmacopée par Homolle et Quévenne. Hippolyte Ballet et Mme de Paw avaient commis l'erreur de souscrire une assurance sur la vie à leurs vénéneux compagnons. Castaing, après avoir attiré sa victime à Saint-Cloud (qui paraissait alors une villégiature suffisamment rustique), lui donna le boucon à l'auberge de la Tête Noire. C'était, dans du vin chaud, une solution fortement chargée d'acétate de morphine. Ballet trouva le vin si amer qu'il n'en but qu'une gorgée, attribuant ce mauvais goût au zeste du citron. La nuit fut mauvaise. Castaing, le jour suivant, administra une potion au malade qui rendit superflue toute médication ultérieure. Le pauvre garçon en mourut après quelques instants.