A vrai dire, ce n'est pas la morphine elle-même, peu soluble dans l'eau, qu'utilisent les médecins et toxicomanes, mais un sel de morphine, le chlorhydrate, qui merveilleusement se prête à cet emploi. Dissous filtré, bouilli, décanté, mis à l'abri des poussières dans un flacon élégant de cristal, voici le philtre irrésistible qui permet au premier butor venu de cambrioler aisément la forteresse du Bonheur! Ajoutez l'instrument bien en main auquel un orthopédiste lyonnais servit de parrain vers 1860 et que, pendant la guerre de 1870, importèrent en France les praticiens de l'armée allemande: l'outillage sera complet. Le postulant des paradis artificiels peut consommer d'emblée ses fiançailles avec la Mort.

Une piqûre légère, point méchante, cuisante à peine pour les maladroits. Et soudain le charme opère. Une onde vous enveloppe, «un océan de délices», comme d'un sang plus vif et rajeuni. C'est «la lune de miel», ainsi que veut bien (après nous) dire le professeur Brouardel (Opium, Morphine et Cocaïne, J.-B. Ballière, éditeur). Dans cette période élévatoire, dans la crise initiale que provoque l'usage du terrible excitant, les idées affluent, les œuvres s'ébauchent, la parole surabonde, l'ivresse emporte l'hésitation et la timidité. La mémoire se colore et s'amplifie. Une eurythmie clairvoyante harmonise la pensée. Les chagrins sont en fuite et les sens abolis. Dans la plénitude heureuse de sa force et de sa joie, l'homme se sent devenir dieu.

Cette béatitude n'a rien de turbulent. La joie un peu vulgaire et communicative que déchaîne, après boire, l'usage des liqueurs fermentées ne ressemble en aucune façon au recueillement voluptueux suggéré par la morphine. Elle exalte au plus haut point l'opinion favorable que le sujet a de lui-même. Exempt des servitudes physiques, réduit à l'état de pur esprit, il contemple avec une dédaigneuse indulgence les espèces qui l'environnent. Il plane au-dessus des réalités quotidiennes. Il n'éprouve nul besoin de communiquer avec le troupeau congrégé à ses pieds. L'orgueil est le moins bavard de tous nos sentiments.


Une erreur fort commune est de croire que la morphine suscite des rêves, procure des visions, ajoute, en un mot, aux richesses intellectuelles de ses familiers. Son pouvoir est à la fois plus grandiose et moins extraordinaire. Elle porte en soi une énergie révélatrice qui montre à l'homme des coins insoupçonnés de mémoire et d'imagination, éclaire à ses propres yeux les dessous, les recoins obscurs de sa personnalité, avive, comme les caractères d'un palimpseste, tels souvenirs, telles images, tels émois presque effacés. Elle «interprète» à l'initié les moindres conjonctures, lui développe ses propres imaginations en des épilogues savoureux. C'est le flambeau de Psyché qui s'allume au plus profond de l'être et fait palpiter à sa lumière le chatoiement des trésors ensevelis.

Bientôt, cependant, les brumes irisées, les flottantes gazes, les vapeurs de kief épaississent leur rideau. Le brouillard qui prêtait à l'existence le charme des contours indéterminés devient un mur impénétrable, un cachot d'où le prisonnier ne s'évadera qu'au prix d'exécrables douleurs.

En peu de temps le malade perd mémoire, volonté, sommeil, tous les appétits. Il vit, incapable d'action, dans une somnolence énervée, il rêvasse à des actes qu'il n'accomplira point. Lorsque sous l'impulsion d'une dose insolite, il rentre un instant dans la vie ambiante, c'est pour intégrer des gestes baroques ou délictueux. Si déchu qu'il soit, le buveur de vin ou d'absinthe est susceptible encore d'une activité passagère, tandis que le morphinomane, prisonnier d'un besoin vital, indispensable au même titre que le besoin de respirer, demeure à jamais exclu de l'action humaine. Pour tout dire, l'alcoolique est un impulsif, le morphinomane, un inhibé.


Dans la plupart des cas, la morphinomanie est un mal réservé, comme la goutte, aux heureux du monde. C'est un péché de luxe. A part les victimes du bistouri, les opérées des gynécologues, les unsexeds qui traînent leur blessure éternelle; à part les maniaques professionnels: médecins, apothicaires, sages-femmes, le principal effectif des toxicomanes se recrute dans le monde salarié de la galanterie. Les belles-de-nuit, leurs stupides clients, que ne satisfont plus les vins ruineux, les liqueurs de flamme, condimentent de poisons leurs mornes caravanes, pratiquent un régime d'alcaloïdes: morphine, cocaïne, héroïne, plus ou moins soutenu.