Après lui, Guaita dont les poèmes inconnus étincellent de beautés, a, seul avec Jacques d'Adelsward, chanté, en France, un hymne aux herbes vénéneuses:
Salut, flore équivoque!
L'infortuné t'invoque.
Dompteuses des douleurs,
Salut, ô fleurs!
Soyez bénis, en somme,
Sucs, qui versez à l'homme
Au visage pâli
Le calme oubli[1].
[1] Rosa mystica, Lemerre, 1884.
En revanche, les hommes politiques recourent fréquemment au coup de fouet de la piqûre. Le docteur Louveau, en 1887, au moment de l'affaire Schnœbelé, a vu, dans les jardins de l'Elysée, le général Boulanger se faire une piqûre. Le prince de Bismarck ne parlait au Reichstag qu'après s'être injecté une assez forte dose. Vers le soir de sa vie, il usa largement de la drogue favorite.
L'acteur Marais, morphinomane enragé, mourut en pleine démence, vers la quarantième année. Il se croyait en vérité Michel Strogoff. Il se prenait de querelle dans les rues avec des passants inoffensifs, «pour Dieu, pour le tzar, pour la Patrie»! Le beau Damala ne pouvait jouer La Dame aux camélias sans se faire donner, à chaque entr'acte, plusieurs grammes de morphine. Guy de Maupassant, morphino-éthéro-cocaïnomane, combinait les divagations de la paralysie générale avec les délires toxiques, dans la maison de santé où finit misérablement une vie à ses débuts trop heureuse. Enfin, on atteste, chez les gens bien informés, que le docteur Babinski injectait quelques centigrammes de morphine, par vingt-quatre heures, à l'illustre Charcot, atteint, pendant les derniers mois de sa vie, d'un lumbago chronique. Alphonse Daudet, que les douleurs fulgurantes du tabès excruciaient nuit et jour, fut obligé de recourir au poison dont il avait, dans l'Evangéliste, analysé avec tant d'élégance et de précision l'influence endormeuse.
C'est encore une opinion erronée que d'imputer au morphinomane des hallucinations. La morphine est, je le répète, impuissante à donner des rêves. Elle accroît simplement la conscience de l'individu. Il n'en est pas de même quand elle se complique d'un autre poison, la cocaïne, par exemple, qui rend fol et visionnaire, en très peu de temps, le chercheur d'inconnu. Stanislas de Guaita, qui contrepointait agréablement d'occultisme sa morphinomanie, tenait la cocaïne en une estime toute particulière à cause qu'elle agit directement sur le «médiateur plastique»[2] et sur le «corps astral». Par ésotérisme, il s'était rendu cocaïnomane. Il apercevait de temps à autre le spectre d'une femme assassinée dans un placard à l'usage de porte-manteau. Le fameux Valentin Cabannes, élève apothicaire, dont Chambard (Les Morphinomanes, bibliothèque Charcot-Debove) a publié les divagations avec un infini détail et qui, depuis dix-sept ans, traîne de sanatorium en hospices d'aliénés, Valentin Cabannes avait, quant à lui, des hallucinations plus conformes à la vulgarité de sa nature. Il apercevait à la terrasse des cafés de Bordeaux toute sorte de gens qui l'invitaient à «consommer». Il ne s'en faisait faute, puis, lorsque sonnait le quart d'heure de Rabelais, n'avait d'autre ressource que d'aller conter au poste le plus voisin les troubles de sa mentalité.
[2] Les Péruviens considèrent les propriétés de cette feuille (Erythroxylon coca) comme magiques et les sorciers de l'Amérique du Sud la font entrer dans tous leurs maléfices... Le Coca (sic) comme le haschish, mais à d'autres titres, exerce sur le corps astral une action directe et puissante. Son emploi coutumier dénoue en l'homme certains liens compressifs de sa nature hyper-physique—liens dont la persistance est pour le plus grand nombre une garantie de salut.
Si je parlais sans réticence sur ce point-là, je rencontrerais des incrédules, même parmi les occultistes.
Je dois me borner à un conseil.—Vous qui tenez à votre vie, à votre raison, à la santé de votre âme, évitez comme la peste les injections hypodermiques de cocaïne. Sans parler de l'habitude qui se crée fort vite, plus impérieuse encore, plus tenace et plus funeste que toute autre du même genre, un état particulier a pris naissance.