Une porte a été franchie, une barrière s'est écroulée. Brusquement introduit dans un monde inconnu, l'on se trouve en rapport avec des êtres dont on ignorait jusqu'à l'existence. Bref, un pacte tacite a été conclu.

Comment? Par la vertu du sang. Ceci paraîtra clair si l'on saisit la portée des quelques lignes que voici, traduites de Porphyre: «L'âme restant liée au corps, même après la mort physique, par une tendresse étrange et une affinité d'autant plus étroite que cette essence a été séparée plus brusquement que son enveloppe, nous voyons les âmes en grand nombre voltiger, toutes désorientées, autour de leurs dépouilles terrestres. Bien plus, nous les voyons rechercher avec diligence les débris de cadavres étrangers et, sur toute chose, le sang fraîchement épandu, dont la valeur semble leur rendre, pour quelques instants, certaines facultés de la vie

«Aussi, les sorciers abusent-ils de cette notion, dans l'expérience de leur art. Nul d'entre eux qui ne sache évoquer de force ces âmes et les contraindre à paraître soit en agissant sur les restes du corps qu'elles ont quitté, soit en les invoquant dans la vapeur du sang répandu.» (Porphyre, De sacrificiis.)

... Le sang, comme le laisse entendre ce philosophe est un aimant des puissances spirituelles; car il leur fournit le moyen de s'objectiver et de ressaisir un instant quelques-unes de leurs virtualités antérieures... La cocaïne est féconde en prodiges de cette sorte... La puissance configurative et plastique du sang peut réagir sur les êtres potentiels qui se dérobent à l'état d'essence derrière son voile cristallin—et les manifester au dehors. Mais ce mélange théurgique a la valeur d'un pacte. Il sera bon d'y prendre garde.

Stanislas de Guaita, Le Serpent de la Genèse. Première Septaine: Le Temple de Satan, cap. VI (Librairie du Merveilleux, 1891).

Cette bizarre croyance à la réincarnation des morts par la vertu du sang n'appartient pas à Guaita plus qu'à Porphyre. C'est une des vieilles superstitions en honneur chez les races indo-européennes (Cf. Aulu-Gelle, Nuits attiques, lib IX, cap. IV et, sur le vampirisme des populations grecques, moldo-valaques, illyriennes, etc. Mérimée, La Guzla.)

Le plus illustre vestige en est conservé dans le chant onzième de l'Odyssée: «Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d'une coudée dans tous les sens...; puis, ayant prié les générations des morts, j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l'Erébos... Et je m'assis, tenant l'épée aiguë, tirée de sa gaine, le long de ma cuisse; et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang avant que j'eusse entendu Teirésias... Arriva l'âme de ma mère morte, d'Antikléia fille du magnanime Autolykos, que j'avais laissée vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurais en la voyant, le cœur plein de pitié; mais malgré ma tristesse, je ne lui permis pas de boire le sang avant que j'eusse entendu Teirésias.»

Quand Teirésias a rendu son oracle, Ulysse accorde aux morts de s'abreuver dans le sang des victimes et, par là même, de reprendre un instant le cours de leur vie interrompue:

«... Je restai sans bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir. Et aussitôt elle me reconnut; elle me dit, en gémissant, des paroles ailées.»

(Odyssée, Rhapsodie XI; traduction Leconte
de Lisle.)