Peut-on guérir la morphinomanie? et quel chemin élire dans ce but?

A la suite du professeur Brouardel, des médecins Pichon et Chambard (morts l'un et l'autre morphinomanes), et de quelques praticiens moins connus, le professeur J....... préconise la suppression lente. L'originalité de sa méthode, plagiée, au demeurant, du docteur Pichon, consiste à laisser ignorer, pendant une quinzaine de jours, au malade qu'on lui donne de l'eau pure ou du sérum en guise de morphine. Le professeur J....... tient extraordinairement à cette «invention» qui lui permet d'exercer, dans sa clinique, la plus rude contrainte envers les miséreux et les infirmes dévolus à son traitement.

C'est un mélange de chaouc et de maître d'école que ce psychiâtre, bête comme un instituteur et mal embouché comme un égout, produit nauséabond des concours et du travail sans intelligence ni bonté, lâche, taquin et malfaisant; que cet Astier-Réhu, purgon aux traits d'oiseau de proie, au regard vide et terne, à l'écriture balourde et puérile, qui s'exprime en langage de portier et s'acharne à martyriser avec pédantisme les malheureux tombés entre ses mains. Le cuistre, envieux de toute supériorité, se mâtine chez lui d'un pion inquisitorial et despotique, également honni de ses maniaques, de ses élèves et de ses infirmiers.

La plupart des marchands de soupe qui détiennent un sanatorium comme ils auraient la gérance d'un casino, d'un cercle ou d'un café-concert, pratiquent la guérison lente. Ils s'accommodent pour que l'opération marche avec un laisser-aller profitable. On y ménage si élégamment les gradations que parfois le malade qui, à son entrée dans l'emporium, prenait une dose minime de poison, a doublé, triplé, décuplé sa provende, après quelques semaines, pour le plus grand contentement du tenancier. Ces sortes de maisons, à l'ordinaire, sont fort agréables. On y rencontre des hommes sans scrupules et des femmes sans maris. La chère est savoureuse, les vins potables, la compagnie indulgente, le parc ombreux et ratissé. On flirte, on danse, et l'on décaméronne à dire d'experts, chaque malade étant d'ailleurs pourvu d'une solution vigoureuse et d'un outillage perfectionné. Le médecin en chef accorde à sa clientèle autant de plein-air et de liberté qu'elle en désire. Là, point d'infirmiers, de grilles inciviles, de portes ni de verrous. Certes, chez les docteurs Sollier, chez Comar, à la clinique du professeur J....... les règles sont étroites et la claustration plus sévère, à coup sûr, que dans une prison politique. Inversement, chez les entrepreneurs de guérison à date imprécise, tout concourt à l'émancipation de la clientèle qui se garde avec soin de pâtir et d'observer le moindre jeûne.

Dans une de ces boîtes, si j'ose m'exprimer ainsi, la plus heureuse entente régnait entre les morphinomanes et les pharmaciens de la localité. Ces habiles négociants tenaient des grammes de morphine tout pesés en petits paquets. Ils ne demandaient qu'un prix minime, environ douze fois la valeur de l'objet, mêlant ainsi les charmes de la bienfaisance au plus extrême désintéressement.

A l'autre extrémité, les docteurs Magnan, Dubuisson, Legrain, les uns à Sainte-Anne, l'autre, à Ville-Evrard, appliquent la méthode que pratiquait à Berlin, il y a vingt ans, le docteur Levinstein, méthode qui se borne à supprimer net la morphine du patient, inclus pour toute précaution dans une chambre haute, dûment verrouillée et capitonnée, afin de ne causer point au docteur qui «l'améliore» le déplaisir de compter un suicide au nombre de ses clients.

La méthode de la suppression brusque ne va pas sans tels inconvénients qui donnent à réfléchir aux personnes méticuleuses. Ainsi, dans la maison de santé même du professeur Levinstein, son collègue Wesphal eut l'indiscrétion d'en mourir. Comme, au bout d'un certain temps, il ne criait plus dans sa chambre, on alla voir ce qu'il faisait. Il avait rendu l'esprit, sans demander autre chose. A part, d'ailleurs, ce léger incident, la cure avait réussi parfaitement.

Le docteur Bérillon emploie à désensorceler ses morphinomanes la suggestion hypnotique. Il montre à ces infortunés une Pravaz pleine de liquide, non sans l'avoir, au préalable, imbue d'effluves magnétiques; mais il n'enfonce jamais l'aiguille dans leur peau. C'est, proprement, le souper de Sancho dans l'Ile de Barataria, ou, pour mieux dire, l'illusion des va-nu-pieds, qui grignotent leur croûte au soupirail des cuisines. Le morphinomane prend goût à ce régime platonique. Guéri pour jamais, à ce que déclare le taumaturge, il court néanmoins à l'officine la plus proche, acquérir avec une bonne seringue une solution de luxe, idoine à le réconforter.

Enfin, les docteurs Alice et Paul Sollier, dans leur sanatorium de Boulogne-sur-Seine, le docteur Comar, qui, pour les petites bourses, applique leur méthode villa Montsouris, dans le quartier de la Glacière, le docteur Noguès, à Toulouse, suivent la pratique d'Erlenmeyer, non sans l'avoir grandement perfectionnée. Le malade est sevré, dans la plupart des cas, en moins d'une semaine, surveillé de nuit et de jour par les deux docteurs et leurs médecins adjoints. Au lieu de faire traîner le supplice, d'en diluer en quelque sorte les affres et les tortures dans une suppression interminable qui soutire la vigueur du sujet et, pour de longs mois, le laisse anéanti, l'opération brève et rude, après un choc terrible, une agonie pour vivre, lui permet de réagir promptement. La chambre de gehenne est, en même temps, une chambre de résurrection. Reprenez l'espérance, vous qui entrez ici! Des soins ingénieux et doux atténuent, chez les docteurs Sollier, cette formidable épreuve. La beauté du site, le charme du décor concourent, un peu plus tard, à rendre au convalescent l'amour de l'existence normale que sa morne passion avait oblitéré.