La démorphinisation ne commence, en réalité, qu'après le sevrage et la crise inhérentes aux premières heures d'abstinence. La dose importe peu. On est aussi bien morphinomane pour quelques centigrammes que pour plusieurs grammes; l'empoisonnement est le même, la cure aussi pénible dès que l'état de besoin est créé. «Ce qui importe n'est pas ce que l'on prend, mais ce que l'on garde.» (Sollier.)
La morphine agit en paralysant les centres de la vie végétative, le nerf pneumogastrique, le grand sympathique. Aussi la guérison ne commence qu'autant que les émonctoires, largement ouverts par une médication appropriée, la peau, le foie, les glandes salivaires, l'intestin, ont évacué les éléments histologiques, dégradés par le poison et la funeste hygiène des morphinomanes.
Voici dans quel ordre se présentent à peu près les symptômes caractéristiques de la suppression rapide:
Quelque temps après la dernière piqûre—écrit un évadé—les douleurs se manifestent, sueurs froides, bâillements, inquiétude; bientôt une sensation d'arrachement continu dans les poignets et les genoux: c'est la question du brodequin. A part cette gêne locale, et tout à fait signalétique, nulle souffrance, à prendre ce mot dans sa commune acception; mais une angoisse telle que, pour la rompre, ne fût-ce qu'un instant, la blessure la plus cuisante, le «choc chirurgical» seraient les bienvenus. Supposez un être étouffé sous des oreillers ou bien encore plongé dans le vide, et qui, pendant trente-six ou quarante heures, ne parviendrait à respirer ni à mourir.
En même temps, l'esprit s'éveille, la mémoire s'illumine et la conscience, plus nette, ressuscite. Le séquestre qui pesait sur le cerveau est, à présent, levé. Les images abondent, les idées, les comparaisons heureuses, les paroles jaillissent d'elles-mêmes. C'est un besoin d'expansion, beaucoup moins turbulent, mais non moins impérieux que celui qu'on peut voir chez l'homme pris de vin, un état d'excitation véhémente qui se maintient à peu près deux jours et une nuit. Bientôt, le calme succède à l'orage. Cette cloison que la drogue homicide interpose entre son esclave et le monde gît enfin abattue. Les ténèbres de la Morphine font place au grand jour de la Vie. Inquiet d'abord, le sommeil reparaît, s'affirme, et l'on peut dire que le malade, aussitôt qu'il dort à son accoutumée, est évadé enfin des ergastules de l'opium. A la crise aiguë, à l'agonie pour vivre, succède un délicieux anéantissement, une lassitude aimable d'accouchée, une «paix alcyonienne», un sentiment de force et de plénitude inconnu depuis longtemps.
Peut-être convient-il de situer l'état de désir (G. Dumas) à cette minute crépusculaire. Le besoin a disparu, la morphine a cessé de faire partie intégrante de la vie organique. Absorber du poison n'est plus un besoin vital. Mais, dans la dépression qui le domine, comment l'évadé ne songerait-il point aux décevants baisers de la fiole coutumière? Il faut, alors, une tension permanente pour fuir l'appel intérieur et ne désirer plus l'injection béatifiante. Ce désir, néanmoins, s'efface peu à peu, quand l'organisme est suffisamment affranchi du poison, régénéré. D'où, la nécessité de prolonger la cure pendant un assez long terme. Le «Démon de la perversité» n'a rien à voir à cela; mais quand la menteuse vigueur de la morphine a disparu, tandis que la force naturelle se fait encore attendre, comment ne point évoquer le magistère qui, sans lutte ni retard, donne—il est vrai pour un formidable escompte—l'alacrité des sens et la jeunesse de l'esprit? D'ailleurs, nul ne parcourt la Forêt «muette de lumière», sans qu'il en rapporte quelque nostalgie, et ce n'est peut-être pas seulement vers Eurydice qu'Orphée a tourné la tête, avant que de franchir les portes du Hadès.
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