Voilà quels événements agitèrent Bigorre et ses faubourgs. Les endroits publics regorgent d’yeux écarquillés et de lippes bavardes, commentant la décision ministérielle à ne plus finir, proposant avec abondance d’ineptes éventualités. Il y a là comme un bruit de grenouillère où vient choir un pavé. Seulement au brékékékeh du divin Aristophane succèdent des aperçus écœurants de trivialité. Qui l’emportera dans ce duel tintamarresque, où la ville, représentée par ses élus, joue le personnage de mestre-de-camp ! Souhaitons, pour en finir avec ces rabâchages, que le monde où l’on triche ait partie gagnée, par l’or ou par le fer, et que l’écharpe de Pallas, flotte comme devant sur la Tour de l’Horloge.

Et peut-être, un soir, apprendrons-nous — sans chagrin du reste — que les vertueux défenseurs de la cagnotte y laissèrent, par la main de leurs enfants, quelque formidable rançon.

Alors, les yeux dessillés par une mésaventure personnelle, ils comprendront, sans doute, à quel singulier rôle ils se voulurent commettre, et que l’ignorance est un crime aussi.

Car enfin que répondraient-ils, ces chevaliers, ces purs, ces catholiques, si quelqu’un leur proposait en face de tenir — même par procuration — un établissement de filles ou un comptoir de bonneteau ?

VI
BULLETIN DE VOTE.

Bagnères de Bigorre, 1886.

J’ai reçu, ce matin, un imprimé de forme oblongue, contenant mes nom, prénoms, domicile et vertus, mais d’une réserve charmante, au sujet de mes ans. Cela remis par un sergot — irisurbaine — et dénudé de toute enveloppe. Mon cœur électoral a tressailli ; car vous supposez bien que ce papier fatidique, n’était rien moins que la carte m’autorisant à circuler sur le trottoir du suffrage universel. Dimanche et quelque peu les jours suivants, s’il plaît aux candidats couchés dans le hamac du ballottage, les entendoires bagnérais auront à prononcer entre Monsieur Troussemêtre, qui en sa qualité d’arpenteur, doit tenir un plan, et le docteur Cazalas, jaloux de médicamenter notre belle patrie. A vrai dire, je dois beaucoup à ces messieurs, pour le soin qu’ils prennent d’égayer les murs de proclamations versicolores. Je n’ai point lu le texte de leurs papiers, à cause que le verbe constitutionnel n’entame point, sans douleur, ma caboche ignorante. Mais les beaux placards, usités pour le raccrochage des suffrageants, amusent l’œil de leur polychromie, et le préparent aux oiseaux imprévus, aux étoffes estomirantes, qu’importent dans nos murs les Landes et le Gers.


Pour le restant, Bagnères montre la gaieté, d’un champ de betteraves, dans un jour brumeux. Le Casino, peu sorti de ses fondations, unit agréablement les plâtriers aux dames indigènes, de quoi résultent force erreurs et confusions de maquillages. Les comédies fossiles alternent dans la salle des fêtes avec les renâclements du ténor sans voix et les ingénuités de chanteuses quinquagénaires. Joignez la laideur crue du badigeon, la présence inéluctable des mêmes spectateurs, et vous imaginerez sans doute l’allure pénitentiaire de ces divertissements.