L’obstination qui caractérise les hôtes du Casino avec l’inamovibilité du répertoire, y donnent une sensation macabre d’ennui rétrospectif. Les visages restent les mêmes, allégés d’incisives et soulignés de pattes d’oie ; les tailles se déforment, et telle qui s’essouffle aujourd’hui en des valses commémoratives, bondissait aux rythmes printaniers, voici quelque dix-huit ans.
Il sied d’admirer la force d’âme à rendre capable d’endurer après des lustres, la Rose de Saint Flour ou les Dragons de Villars.
Une autre cause de tristesse est l’absence de joueurs qui fait pousser des champignons dans le tiroir de la cagnotte et substitue la dèche crapuleuse aux pêches miraculeuses de l’été. L’auguste influence qui supprima — fort à raison d’ailleurs — l’inepte pornographie des opérettes, devrait bien suspendre aussi le passe-temps de la Mascotte, où les petits jeunes gens compromettent le repos de leurs nuits et l’avarice de leurs ascendants.
Le ciel tout gris, le ciel ouateux d’après l’orage, descend en brume fine jusqu’au ras des coteaux. Les blanches routes aux candeurs marmorales ignorent les sveltes promeneuses et le gai fracas des excursions. Un petit âne chargé de bois, un pâtre sur le chemin de hautes bergeries et dans leurs tape-culs, les courtiers d’élection, promenant la sottise au grand air, voilà pour le paysage. La campagne s’endort au clapotement des eaux troubles, au gargouillis des branches égouttées. La pluie incessante avive et rajeunit le ton laqué des feuilles, depuis le vert noir des aunes, jusques au pâle argent de l’osier.
Et c’est une gloire verte des bois et des prairies, des gazons où s’enorgueillit la claire dentelle des frênes, la découpure savante des yeuses, la pourpre jaune des sorbiers, l’aile tremblante des sycomores. Renaisse le bon soleil, ami des plantes et des hommes, le soleil qui fait bourdonner aux blessures des chênes les scarabées de lapis et d’or ! Renaisse le bon soleil et tremblantes dans leurs robes de printemps, les belles dames inscriront sur les hêtres débonnaires des chiffres de jeunesse et de coquet amour.
VII
CONCERT NOCTURNE
Hier au soir, dix juillet, la moleskine officielle appesantie de visages autochtones, un gros d’artistes lyriques préludaient à leurs glapissements par l’exécution de Madame Angot, cette primeur !
Heureusement, ce soir-là, des pentes de Salut aux chênes de Labassère, les arbres étaient mouillés de clair de lune. Sous le couvert des frênes, le long des rus bavards entre les pieds de menthe, un orchestre de parfums menait le branle des esprits.
Au plus haut des frondes étagées, à travers les rameaux qu’empreint un bleu phosphore, des lampes sidérales clignotaient, vertes comme des émeraudes, sanglantes comme des rubis, laiteuses comme l’opale, brillantes comme le diamant. L’eau pétillait sous les viornes avec toutes sortes de grupetti, vocalises et appoggiatures, satisfaite autant qu’une diva patentée de ce gongorisme musical. Mesdames les fleurs en robes de gala, s’asseyaient pour entendre sur les coussins verts des prairies. Les narcisses, vêtus de lampas aurore, comme il convient à des princesses mythologiques. Les myosotis, en crêpe turquoise, passequillés d’or faisaient valoir des grâces de Keepsake. Les campanules désinvoltes rehaussaient, d’un œil de poudre, leur parure de chanoinesses et déferraient de quelques impertinences les pâquerettes, ces bourgeoises. Des pensionnats de clématites roulaient avec candeur sur la mousse des roches. Les bras nus, la gorge au vent, sous les palmes des houblonnières, les églantines riaient aux scarabées audacieux et corrects, à leur beauté bête d’officiers vainqueurs.