C’est l’œuvre de Monsieur Gaga !
XVII
SOUS LES TILLEULS DE BAGNÈRES
En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les bouquets noués d’herbes au ruban mêlent à l’œillet de poète la rose de tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lys blancs, de jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr encore une chanson de miel (ainsi parlait le bon Aristophane) et qu’aux marges des fossés, le ver luisant pour sa vigile d’amour, accroche une lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux et les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits.
C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, où les ciels moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève et l’été commence à peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs encore sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de grenat.
Shakespeare à choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania, Nicolas Gogol, ce Virgile du Dniéper assigne même aux conciliabules des esprits qui gardent les richesses, des nains qui, dans les blancheurs lunaires, décapent leurs trésors depuis que brille l’étoile au soir jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que dans la nuit de Walpurgis, apparaît le spectre fatidique du Brocken, que passe au claquement des fouets, aux abois des limiers, la chevauchée d’Athta-troll avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.
Les anciens loups
Qui dorment dans la lune éclatante et magique
trottent devant le Chasseur Noir et la menée d’Hellequin, sous les fûts des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les chats démoniaques menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes, cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps, améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux. Nains propices, filandières secourables, corbeaux pareils à ceux de Wotan préparent dans les Kinder und Hausmärchen des frères Grimm, toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer paternel.
Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.
En hiver, au contraire, les démons de la tempête rôdent parmi les ténèbres de la lande. Le vent d’ouest pleure, crie et sanglote, comme un chrétien égorgé par des bandits. Le froid, les bourrasques, la nuit hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent après le couvre-feu, loin des villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les coquemares et les mauvais garçons. Beau temps pour le sabbat ! Mais aux nuits de la Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la menthe et la reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et boutons d’or passementent l’herbe verte que n’a pas touchée encore la faux du moissonneur, des esprits bénins, en attendant l’aurore, mènent danses et chœurs. C’est le temps où Dames blanches, hades et farfadets se manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la fée et le lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit Poucet et des robes à Cendrillon.