Le personnel des Contes de ma mère l’Oye, célèbre sa fête annuelle pendant ces claires ténèbres du Mid-Summer.

Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle, d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque ornement. Les jardiniers se sont plus à dresser une horloge des fleurs. Pourquoi pas un calendrier du printemps ?

Cela irait des jacinthes aux pivoines, des anémones à l’œillet. Les arbres surtout, mieux que tout autre végétal, prêtent leur odeur, une odeur spéciale à chaque semaine du renouveau. Les pommiers d’abord, les pêchers, les amandiers ; ensuite le lilas ; puis, l’acacia, l’aubépin, le laurier-cerise comptent les heures, signalent à chaque étape la marche ascendante du soleil. Et quand, arrivé enfin au point culminant de sa course, il triomphe dans la jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent enfin leur fleurette jaune pâle, d’où s’épanche, en plein ciel, un baume puissant et délicat. Ni la rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni le fugace parfum du réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome dont s’enivrent les nocturnes promeneurs ; c’est l’âme elle-même, le songe des belles nuits, au milieu de l’été.


Près de Riennel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique, dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde, les tilleuls épanchent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent pouvait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur paix profonde ? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent dans un sol de marbre ; négligez les édifices médiocres et la sculpture officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme une colonne dorique son fût poli et régulier ; c’est au bord des ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis, l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre, qu’effleure de son aile indécise l’essaim diapré des libellules.

Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources, d’ombre et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de la grotte et du torrent, à peupler les herbes, ces gramens, ces pentes d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre, tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la Fée et de l’Ondine, le tournoiement des sylphes aériens, parmi les phalènes et les chauves-souris.

Unter den linden ! Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la tête, un sot bien pensant, religieux, conservateur, et qui se piquait, en outre, de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses bouquins le nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en effet, à Berlin seulement, que l’on marche « sous les tilleuls ». A Deventer, j’ai retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été mélancolique, d’un été de Hollande, où les feuilles mortes et les bractées des chers tilleuls dansaient prématurément leur automnale sarabande, venaient s’abattre, comme des papillons morts sur l’eau dormante de l’Yssel.

Mais, dans ce juillet pyrénéen, les feuillages gardent une jeunesse, une vigueur, une sève d’adolescence, une robuste et juvénile beauté !

Faits pour abriter les amours des dieux et prêter leur ombre à l’éternelle fête des étreintes humaines, les arbres gardent à Bagnères toute leur splendeur. Ce délice de la hache qui tourmente notre âge de maçons, ne paraît pas avoir contaminé ce beau pays. A part une échancrure faite par les cagots devant la vierge de Bédal, échancrure qui met à nu ce fétiche mastoc et laid, pas un arbre, semble-t-il, depuis quarante ans, ne fut détronqué sans raison. Les robustes ormeaux, les frênes héroïques, dont chaque nodosité dit l’effort de la plante pour s’arracher à la glèbe, pour individualiser sa vie, étalent chaque année, avec plus de force, d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages respectés.

Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et proposer aux belles étrangères, le tilleul d’autrefois, hommes à présent, voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux inférieurs des géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui délecta leur jeunesse. La permanente beauté des choses les console presque de vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les rides sinon de leur visage, du moins de leur esprit.