Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné, du Lhéris, ces rives de l’Adour, offrent aux cœurs inquiets un asile de paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.

Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette parole émouvante que cite Michelet : « Tant de pertes irréparables pleurées au sein de la Nature. »

Les majestueuses cîmes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthystes et de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève comme les tilleuls de Messidor, a, sous leurs dômes pacifiques, goûté l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la montagne, en rapporte — je le sais ! — pour les heures mornes et le crépuscule de la vie, une allégresse qui ne meurt pas, tels ces pastours des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’Eté, ont reçu d’une fée amicale sous les branches odorantes, le philtre suprême, l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.

XVIII
RECUERDO DE LOS TOROS

Saint Sébastien, 1886.

Au coup de trois heures, frappant à vingt horloges, la cohue envahit la place des Taureaux. Avenue de la Libertad, sur la jetée de l’Alaméda, un moutonnement de houle où les fiacres à tendelets verts creusent des ressacs. Des femmes glissent, onduleuses, une flamme dans leurs yeux noirs. Des mantilles, des abanillos, et, — portant des mannes de raisin, — les Aragonnaises en taille courte, le visage délimité par une mante de point roux. Des Basques, bérets en tête, et la jambe prise en des housseaux de laine, soufflent abominablement dans leurs flûteaux suraigus.

Sur le pont, défilent sans trève des sociétés chorales : un tas de lyres et d’harmonies. Au festival tauromachique, le maire de Saint-Sébastien, adjoignit un concours d’orphéons, et sous les yeux des badauds vomis par les trains de plaisir, s’allonge vers le cirque, une phalange d’instrumentistes. Crevés de chaud, bouffis et suants, avec des gestes endoloris, ils traînent l’ampleur des grosses caisses, la configuration bizarre des saxhorns. Des enfants se haussent pour voir les toreros escortés de longs hurrahs ! des fils de bourgeois qu’endoctrinent leurs auteurs sur l’abomination des plaisirs sanguinaires ; des filles vertes, aux hanches délurées, aux regards explicites, des marchands d’allumettes et de programmes à s’éventer.

Par delà les parapets, l’eau calme de la Renteria bleuit au loin, sans une écume, se perd au délicat azur. Des goëlands claquent du bec, lustrent leurs ailes noires, fondent en cercle sur la mer, et leurs appels mêlés aux fanfares retentissent opiniâtrement.

La course ne promet pas d’être brillante, s’il faut en croire les initiés. Des taureaux de Félix Gomez et les grandes épées ne combattront pas.

L’amphithéâtre est plein de la barrière au mur d’enceinte : des habitués se reconnaissent, discutent à voix basse, l’air satisfait et compétent. Une affiche reluisante de vermillon et d’or flotte sur le toril, indique la stalle du gouverneur. De l’autre côté de l’arène, en plein soleil, la foule encaquée sur les gradins d’asiento ! la bariolure des ombrelles et des éventails. C’est comme un battement d’ailes, où, sur les fonds de couleur brutale, saignent des taureaux, flamboient des matadors. Le portrait de Mazantini est dans toutes les mains, sa légende sur toutes les lèvres. Jeune, beau, sorti d’honnête race, il apprit à toucher les bœufs par amour de l’art. Et comme il fut baptisé sur le sol du Guipuzcoa, qu’on le dit magnifique et brave de tous points, sa gloire obscurcit un peu le vieux renom des Lagartijo et des Frascuelo.