Une sonnerie de trompettes. Le maire est dans la loge, et les cuadrillas vont défiler. En tête, le héraut serré dans un justaucorps noir, empanaché d’un arc-en-ciel de vieilles plumes, fait exécuter des changements de pied à la plus lamentable haridelle qui se puisse voir : après les banderilleros imbriqués de métal, puis, seul, en cape aventurine, la face rasée et le port olympien, l’Espada Mazantini, derrière les sobresalientes et Cara-Ancha, son rival. Tous saluent le magistrat qui, sans retard, octroie licence de procéder au combat. Paillon de cuivre, fleurs d’argent, étoffes diaprées et violentes, l’emphase des vieux costumes anoblit le champ-clos. Des servants poussent une porte ; le silence choit, et poussé dans la piste, le taureau s’avance, ébloui.

C’est un Andalou, bai-foncé, court de jambes, épais de fanon et d’encolure, les cornes ouvertes en croissant. Depuis l’aube, afin d’irriter son courage, on le tint prisonnier dans une boxe étroite, sans jour, presque sans air. Aussi trébuche-t-il aveuglé de ce plafond lumineux ; soudain, un chulo tout courant, le provoque des plis de sa muleta. Déjà, les picadores sont à leur poste, la lance en arrêt ; les pieds emboîtés dans des étriers de chêne, et le monstre, d’un élan irrésistible, fond sur eux.

Ce m’est toujours une satisfaction nouvelle, de voir étripailler cinq ou six couples de chevaux. Avec le perroquet aimé des concierges, je ne connais pas d’animal plus odieux que la « conquête » de Monsieur de Buffon, ni qui mérite davantage l’animadversion des honnêtes gens. N’est-il pas l’occasion de mille sottises nidoreuses telles que steeple-chases, rallies-paper, courses plates, glapissements de bookmakers, sans compter les propos des connaisseurs.


Le premier carcan décousu, perd lamentablement ses entrailles, poignardé d’un coup de corne, puis le ventre, fouillé de l’encolure à l’arrière-train. Le foie, les poumons, coulent de la bête ouverte, qui souffle encore et trébuche parmi ses intestins : puis d’un tournoiement conique, s’écrase dans une flaque d’ordure et de sang. Un picador renversé, quitte la lice en clopinant, tandis qu’un aide enfonce la puntilla, dans le crâne des rosses moribondes.


Légers, sautillants, avec des pirouettes de danseurs, les banderilleros armés de courtes flèches, bondissent devant le taureau. Lui, gratte le sol, du mufle et du pied ; son haleine creuse des trous dans le sable ; mais avant qu’il ait effleuré l’homme, celui-ci plante dans sa chair les banderilles empennées. Le hameçon tranchant et solide, qui termine la flèche d’une cuisante piqûre, exaspère l’animal. Une pratique féroce, contraire d’ailleurs aux traditions, consiste à ficher, en guise de banderilles, une pièce d’artifice dont le fracas et les étincelles aveuglent presque le taureau. Aussi quel qu’en puisse être le ragoût, il convient de repousser de tels comportements. Le sang tout cru — le sang versé par des mains intrépides — est la seule pourpre de mise, en la plaza de toros. Que les eunuques et les femmes à pâmoison, cherchent d’autres spectacles ! La vue d’un beau supplice, la joie de sentir la vie humaine risquée sur un coup de dés, le ruissellement des blessures frais-giclantes, épanouissent en nous la férocité congénitale, sans qu’il soit besoin d’amusettes pyrotechniques ou de fleurs en papier peint.


Veste héliotrope à pampilles d’or, culotte et bas de soie blancs striés de cannetille, le jarret tendu, la brette emmaillottée dans une housse écarlate, Mazantini, jette à ses pieds, la toque de peluche et s’apprête à frapper le taureau.