Un grand garçon, mince, brun, au nez droit, les yeux comme voilés par le froncement des paupières, la bouche fine et pure, accentuée d’un soupçon de gouaillerie, tel apparaît, dans la vigueur de ses trente ans, l’Espada bien-aimé. L’on devine au moindre geste, qu’il marche dans le prestige inatténué de sa force et de son orgueil. Le désir d’un peuple de femmes et cette marée humaine, dont chaque souffle lui porte des baisers, l’allégresse vive du péril encouru, la juste arrogance d’un métier noble, en cet âge boutiquier, l’imprègnent d’une magnificence inconnue aux plus reluisants ténors. Ses cheveux drus, tressés en cadenette, selon le cérémonial prescrit, découvrent tout ce visage, reluisant d’audace et de beauté : un dieu qui sent l’abattoir.
Le duel se poursuit entre la brute et le tueur, avec toutes les feintes d’une escrime raffinée jusques au temps que, frappé droit entre les deux épaules, le quadrupède chancelle et tombe sur le sable vermeil. Puis, ce sont les vivats et les saluts de la foule, les petits cris extasiés des señoras, les trains de mules chaperonnées, emportant au clair grésillement des sonnettes, les lourds cadavres mutilés.
Interminablement, les corridas se déroulent avec des fortunes diverses. Cara-Ancha, qui n’est guère en bonheur, manque plusieurs fois la botte suprême, à la grande indignation de l’assistance. Les jurons pleuvent. « A Madrid, ce seraient des bouteilles vides et des oranges gâtées » dit quelqu’un près de moi. Des hommes, à barbe d’encre, avec des yeux de Montezuma sur le bûcher, gesticulent furieusement. Un prêtre jette son cigare pour injurier plus à l’aise : « Fuero ! Fuero ! puerco ! conchino ! » et mille gentillesses d’outre-monts. Pendant ce temps, les Basques sifflent dans leurs galoubets, les orphéons mugissent des polkas et le déplorable coryphée rate ses victimes à coup sûr. Cela tourne à la boucherie — « Charcutier », hurle un Français ! — « Puerco » reprennent les Espagnols.
A nos pieds, agonise le dernier mâle, une douceur dans ses yeux obliques, mourants déjà. Un coup de miséricorde, en plein front, le renverse, foudroyé.
Par les vomitoires grands ouverts, les spectateurs ruissellent entre deux files de miquelets, s’éparpillent dans les rues pavoisées, comme un jour de Fête-Dieu. A tous les balcons, des housses claires, des verdures, des tapis : aux fenêtres, le drapeau de gueules et d’or : les miradores pleins de robes, couleur du temps.
A la Maillorquina, les femmes lunchent, égratignent des sorbets, grignottent des pâtisseries aux jaunes d’œufs, avec force cédrats confits, heladas et vasos d’agua con esponjado. Les fanfares continuent leurs évolutions au grand air. La Marseillaise allume par les carrefours son patriotisme de trombone : les Basques déchirent la paix du soir de strideurs à la Valmajour.
L’ombre s’appesantit et, dans l’or enfumé du couchant, passent les filles des Provinces, hautaines et d’une beauté si grave qu’on les prendrait, ainsi voilées, pour quelque Notre Dame, issant d’un retable, avec sa jupe lamée et sa couronne de jayet noir.