«Les erreurs charmantes des anciens qui observaient la nature avec des yeux encore tout éblouis par la présence de dieux imaginaires» ont fourni aux hagiographes populaires un certain nombre de thèmes, dont quelques-uns gardent encore un parfum d'idylle antique et de noble poésie.
Au XIIe siècle, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, au XVIIe, le P. Pietra Santa (Thaumasia veræ religionis, 1665, Rome) ont déduit le conte du Ciboire ou du Tabernacle de cire, légende immuable pour le fond, mais, quant à la forme, assez diaprée, et que les hagiographes modernes, abbé Postel, P. Giry, etc. ont affadie extraordinairement de mucilages sulpiciens.
Jacques de Voragine et les Bollandistes après lui ont négligé ce miracle dont les éleveurs d'abeilles eussent pu faire un tableau corporatif au beau temps des jurandes, maîtrises et corps de métiers.
Pénétrant, une nuit, dans je ne sais plus quelle église de Bohême, des malfaiteurs dérobaient des ornements et les vases sacrés, chasubles, dalmatiques, étoles de drap d'or et surplis de dentelle. Toutes les magnificences du chapier, les trésors de la sacristie étaient déjà tombés entre leurs mains scélérates. Mais l'un d'eux, plus hardi ou plus avide, força le tabernacle et larronna le ciboire contenant les hosties consacrées. Epouvantés, ses compagnons prirent la fuite. Alors, moitié pour les rassurer, moitié pour ne charger point sa conscience d'un forfait improductif, le mauvais garçon, en gagnant au pied, jeta les saintes espèces non loin du rucher qu'entretenait le curé du lieu. A l'aube du matin, le clergé, terrifié, constatait avec horreur le larcin et le sacrilège. Puis, ce fut le tour des personnes pieuses qui toutes, à grands cris et de tous côtés, se mirent au pourchas des malfaiteurs. Soudain, un enfant de douze ans, renommé pour la douceur et la piété de son âme, entendit, près des ruches, un murmure inusité. Il approche. O miracle! dans un ostensoir de cire vierge, resplendissaient, intactes, les parcelles abandonnées sur le chemin, tandis que les insectes, autour d'elles, bourdonnaient un cantique d'amour dans le soleil levant.
Tolstoï, dans le mythe des Deux Vieillards fait intervenir les abeilles en un récit digne d'être conté par les rédacteurs de la Légende Dorée,
L'un et l'autre vieillard ont fait le vœu d'un pèlerinage en Terre-Sainte. Ils partent de conserve. Mais voici que l'un d'eux, petit homme jovial, grand buveur et même un peu ivrogne, qui transforme volontiers en wodka le miel de ses abeilles, s'arrête, à quelques verstes de son village, pour accomplir les œuvres de miséricorde chez de tristes paysans que la famine a visités. L'autre, plus littéral, strict observateur des engagements pris, ne s'arrête guère et poursuit le voyage. Arrivé dans Jérusalem, il gagne le Saint-Sépulcre et, parmi la foule, assiste à l'office du matin. Or, devant le maître-autel, sous un rayon de soleil qui l'enveloppe comme le nimbe d'une icône, il aperçoit, transfiguré, le compagnon quitté là-bas, dans le désert. Des abeilles d'or voltigent autour de sa barbe blonde, comme on en voit aux images de Dionysos, le Christ du paganisme, ou parfumant de leur ambroisie le banquet d'Agathon. Le vieillard, étonné, cherche partout son camarade et ne le peut trouver. Enfin, il reprend le chemin de la sainte Russie.
Un soir, à la nuit tombante, il atteint la demeure famélique où son compagnon et lui firent halte au départ. Tout en est changé; le travail a ramené la prospérité, la vigueur et la joie. Devant la porte, un enfant joue avec le petit vieillard qui s'arrêta pour secourir de pauvres gens.
—Mais, dit le pèlerin, je t'ai vu pourtant, agenouillé devant le Saint-Sépulcre?
—Chut! dit l'autre. Ne parlons plus de ces choses.
Et le premier vieillard comprend enfin ceci: que les œuvres d'amour sont plus efficaces que les pratiques rituelles et que la Foi ne compte guère sans la Charité.