[P. 35.] — « Le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et l’ordonnance de la vie sociale… »
La plupart des fêtes que n’ont pu laïciser les temps nouveaux (si pauvres d’ailleurs en nouveautés !) gardent encore leur physionomie et quelques-uns de leurs caractères primitifs pour des raisons qui n’ont rien de commun avec les dogmes dont elles forment la parure et l’illustration.
Presque toutes remontent à des époques beaucoup plus hautes que celles où furent codifiés, mis en ordre, adaptés à la culture et au goût moderne, les songes métaphysiques, les préceptes moraux qu’elles embellissent de pompe ou de gaieté.
Dans le Christianisme notamment qui, sous diverses rubriques, protestant, grec ou romain, rallie en Europe et soumet à sa domination tous ceux que préoccupe la rêverie sacrée, il n’est pas douteux que les fêtes soient antérieures et de beaucoup aux légendes évangéliques.
Rites agricoles, symbolisme naïf des saisons et des jours, exorcisme de la tempête, glorification du beau temps ! Sous la draperie auguste et les ornements infinis que les siècles ont ajoutés à la trame grossière des solennités primitives, se retrouvent le culte du Soleil, les terreurs de l’Homme à peine évolué, devant l’Orage, la Nuit, les phénomènes qui menacent la vigne, les blés en herbe, la nourriture en fleurs. Combien d’hymnes, d’antiennes compliquées, savantes, hérissées de théologie et de « doctes emphases », de broderie et de surcharges parasites, ont pour trame et pour squelette ces préoccupations naturalistes ! Ainsi chante l’Homme, réconforté par l’avènement de l’Aurore, de la Lumière toujours adolescente, qui fait la Terre sans embûches et lui prête son éternelle splendeur.
Le fonds religieux de l’humanité reste le même depuis les temps immémoriaux. Si, comme l’affirmait Karl Marx, nous vivons toujours au temps de la préhistoire, nulle part cette allégation (est-elle si paradoxale ?) ne brille plus opportunément qu’en matière de cultes et de dogmes. Les hommes d’aujourd’hui possèdent les mêmes clartés là-dessus que leurs aïeux des cavernes. Nos esprits gardent les mêmes rêves que, sans doute, harmonisaient, en regardant les Étoiles ou le Soleil couchant, tels poètes de l’âge de pierre, peut-être aussi grandioses que le Parnasse tout entier. Ce qui change, disait Flaubert, c’est l’anecdote divine, l’aventure déduite par les théologiens. Le fond reste le même, à savoir, les apparitions, les extases, la vie et la résurrection des morts, les purifications et tout ce qui s’ensuit.
Ajoutez l’animisme, la croyance au Génie, au Démon pervers ou tutélaire, à l’Esprit bienfaisant qui ramène le gibier ou fait prospérer les semailles, à la Puissance inconnue et malveillante qui met en fuite le cerf ou le chevreuil, fait tomber la grêle ou dessèche les épis. Quelle joie aussi pour le piocheur de terre, pour l’ouvrier agricole quand le drame de la moisson, avec tant d’alternances de peurs, d’inquiétudes et d’efforts, aboutit au dénouement heureux, quand les gerbes s’amoncellent et que, sous les coups rythmiques du fléau, se détache le blé mûr !
La Pentecôte fut chez les Hébreux, aussi bien que chez les peuplades indo-européennes, une fête agricole. C’est au moment béni, attendu, espéré longuement, où la faucille coupe les derniers chaumes, où, sur les rousses javelles, s’entasse l’herbe dorée, objet de tant de sollicitudes et d’amour. Les influences mauvaises, les Esprits dévastateurs du blé, sont à présent, vaincus. C’est le moment d’allumer les feux qui portent au Soleil, dans les brèves nuits du solstice, un hommage de gratitude exaltée. Et voici le bûcher de la Saint-Jean. Que l’on y brûle des pommes de pin, puisque le jeune Athis, qui n’est autre que le Soleil invaincu, se réjouit de la résine parfumée ! Et que l’on prodigue aussi les plantes d’Adonis, guirlandes odorantes de roses, de fenouil ! Mais, avant tout, que l’on mette au feu, que l’on brûle vif, ce petit renard, si friand de la vigne, ce Démon à quatre pattes en qui s’incarnent les mauvais Esprits, hostiles à la moisson. Capite nobis vulpes parvulas quæ demoliuntur vineas (Cant.) Ils se cachent dans la dernière gerbe. Aussi convient-il de procéder aux rites magiques propres à garantir les fruits de la terre et les récoltes à venir. Aux fêtes de Cérès, Rome lâchait dans le cirque des « chiennes rouges » que l’on jetait ensuite, dans le feu. Le Moyen Age en usait de même avec les Albigeois, dans lesquels se retrouvaient, d’après l’Inquisition, les renards du Cantique. Mais le Travail s’est rendu victorieux des forces adverses. L’homme, par ses vertus, a mérité que la grêle épargnât les champs patrimoniaux. La chaleur des jours, la rosée amicale des nuits ont accru cette goutte de lait qui devient plus tard, la poudre nourricière. Les Esprits tutélaires ont défendu l’épi. Ceux qui dérobaient encore leur méchanceté sous la peau du renard maléfique, brûlent, à présent, sur le bûcher joyeux. Ils n’inquiéteront plus, désormais, l’Ame du Froment qui reviendra, l’an prochain, souriante et rajeunie, avec Eurydice et les premières fleurs.
La Pentecôte n’est que tard devenue fête du Paraclet. Avant d’apporter les dons du Saint-Esprit, les Charismes (discernement, éloquence) les Langues de Feu restèrent longtemps ces flammes vives du Soleil qui font naître la vie et la beauté. La Visitation de l’Esprit ! De l’Esprit, sans doute, mais de l’Esprit évoqué par Faust, au soir de Pâques, l’Erdgeist, Maître du Monde et Roi des secrètes profondeurs.
Dans la piété moderne, le Saint-Esprit occupe un rang distingué encore que subalterne. Il reçoit des ouailles bien pensantes un tribut annuel d’hommages, corrects mais sans enthousiasme. De ses mauvaises fréquentations avec tant d’hérésiarques, avec les Patarins du Montsalvat, les sectateurs de la Colombe et toutes les sortes de Manichéens, il reste au Paraclet je ne sais quel renom d’indépendance et de libre pensée, inquiétant pour les personnes pieuses. On peut dire que c’est le parent pauvre de la Trinité.