Grande, lumineuse et forte leçon qui jaillit de ce poème quotidien ! Si forte que la vieille Europe de la Sainte-Alliance, dans sa haine de la Révolution, de ses œuvres et de son esprit, ne cessa de tourner en dérision le calendrier Fabre d’Églantine que pour le charger d’invectives, tandis que Pie VII lui-même exigeait de Bonaparte le retour au calendrier grégorien, comme un premier gage de domesticité.

§

Les dieux sont morts. Nul ne songe moins que nous à leur rendre la vie. Avec son énergie et ses défaillances, l’Homme seul reste debout, l’Homme qu’il sied d’entraîner à des volontés sociales et dont il importe de faire un esprit indépendant, un ferme citoyen.

A la Famille d’abord, puis à l’État, incombe une œuvre sacrée : Instruire les enfants, leur donner des mœurs libres et l’exécration des oppresseurs. La naissance, la puberté de l’être humain, c’est le seul Noël de la cité future, le Noël qui ne doit pas finir. Entre Lucine et Vénus, l’Adolescent grandit. La marche du soleil ordonne les jours de sa croissance qui, bientôt, lui confère le sublime privilège « de perpétuer l’Humanité ».

Virgile, poète augural de la civilisation romaine à son apogée, instaure un plan d’éducation ordonné suivant les âges de l’Homme que rien ne surpasse en logique, en beauté. C’est l’Églogue à Pollion. Depuis la prime enfance, où l’être à peine formé, entre les mains des aïeules, reconnaît d’un sourire la jeune et tendre mère, jusqu’à la vieillesse où, grandi par l’expérience et la douleur, il accède aux pacifiques magistratures — la vie humaine se déroule, suivant une courbe harmonieuse, dans la douceur et dans la paix. C’est le contraire même de l’ascèse inepte et féroce du Moyen-Age, du castoiement perpétuel qui courbait le disciple sous les verges et l’entendement sous l’absurdité. Le poète latin, contre les sectateurs du péché originel, n’estime pas que la Terre puisse rendre à son Maître futur des honneurs excessifs :

Vois, dit-il, osciller le monde sur l’axe de sa sphère, et les terres, et les espaces de la mer, et le ciel profond ! Vois l’Univers ! Il se réjouit de Celui qui doit venir.

La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie heureuse où l’éphèbe, sous le regard ami des hommes et des dieux, était promu à la dignité virile, où dans la cité républicaine, maîtresse de ses propres lois, celui qui porterait bientôt le nom de citoyen marchait libre, déjà indépendant et fier.

Aux portes du gymnase, Hermès attendait l’enfant sorti du foyer maternel, quittant pour la première fois, sa maison et la molle nourrice. Le dieu lui demandait ce que désire son âge, ce qu’il aime et ferait. Quoi ? simplement deux choses : gymnastique et musique, le rythme et le mouvement (Michelet).

L’éducation tout entière laissait à la jeune âme sa native candeur, lui permettait de croître, de s’épanouir en toute liberté. De là cette aimable aisance que Taine admirait si fort dans les Jeunes gens de Platon. Ces écoliers discutent familièrement avec Socrate. Leur admiration n’est point servile. Aucune trace d’embarras ne se montre en leurs discours. Le poète des Nuées évoque délicieusement leur souvenir, quand, le front ceint de roseaux blancs et devisant avec un bel ami de leur âge, ils aspiraient, sous les platanes reverdis, la bonne odeur du mois de Mai. Aucun surmenage ne déformait leur esprit ingénu. De la palestre où, sculpture vivante, leurs muscles atteignaient la perfection des formes humaines, ils gagnaient le gymnase. Dans le plus parfait langage qu’aient proféré jamais les habitants de la terre, ils s’exerçaient aux controverses oratoires, en attendant les grands jours du tribunal ou de l’agora. Athlètes, soldats, marins, juges, diplomates, ils intégraient pleinement leurs activités sociales et physiques. C’étaient des hommes, au sens le plus large et le plus compréhensible du mot.

Combien loin de ce radieux apprentissage les mornes étudiants asservis à la discipline des temps chrétiens ! Exténués, fourbus, idiots sous la férule du Docteur asinaire, abrutis de scholastique et de latin de cuisine, tremblant devant l’autorité du Maître, ils rabâchaient la stupide leçon dictée par les sorbonnistes, par ces « hommes obscurs » que, d’une pénétrante ironie, Utrich de Hutten stigmatisa. L’Église, dans la fleur humaine, tuait le fruit de la pensée et le germe de la révolte. La grande empoisonneuse mêlait de pesants narcotiques au miel aigre dont elle rassasiait ses nourrissons. L’Ane de la crèche, dans la cathèdre de Janotus, présidait à la Noël des écoliers.