Mais, au déclin du Moyen-Age, le bon François Rabelais, de son rire formidable, conspua le supplicié du Calvaire, souffleta la face des Ténèbres, et rejeta dans la nuit leurs horribles suppôts. A l’Antiphysis du Christianisme, il opposa la nature simple et bienfaisante. Il offrit « le lait des tendresses humaines » aux lèvres si longtemps frottées d’encre et de pain moisi. Rien de plus fort, de plus sage ni de meilleur que son Pantagruel. Un printemps de sève débordante y fleurit sous le ciel bleu du matin. La nef d’Utopie entraîne vers la joie et la lumière ses rameurs suscités de l’obscurantisme, du deuil et de la nuit. Elle cingle à pleines voiles et, majestueusement, aborde aux temps nouveaux.

La Révolution Française, dont nous procédons comme procèdent les fils de leur mère, la Révolution Française qui nous a recréés et, derechef, promus à la dignité d’hommes, acheva ce périple, dressa pour nos fils des tentes que nous défendrons jusqu’à la mort. Par elle, nous avons reconquis le droit de vivre, d’aimer et de comprendre, de magnifier, sous les yeux des Étoiles, un Noël de science et de fraternité.

Montesquieu définit la loi : « Un ensemble de rapports nécessaires dérivant de la nature des choses. » Donc cette loi n’est autre que la Nature elle-même. Nous déférons à elle seule : nous entendons n’obéir qu’à ses commandements. Il faut, en dehors d’elle, briser tout principe d’autorité, détruire l’obéissance dans le for intérieur : morale, religion. Vivre est l’unique devoir que nous enseigne l’exemple instructif des animaux. Il est plus glorieux, certes, de « mourir comme un chien », après une existence bien remplie, que de mourir comme un saint ou même comme un sage !

Funeste obéissance ! Il faut la détruire encore dans l’ordre civil : en arrachant l’homme aux disciplines qui le dégradent, et l’énervent. Dans l’ordre économique, en rendant à tous le capital, ce bien de tous.

Il faut, comme Jean Huss, comme les Albigeois, offrir « la Coupe au Peuple », cette Coupe où fermente le breuvage sacré de la connaissance et du bonheur. Il faut, du soleil intime que nous portons en nous, allumer le foyer tutélaire où viendront prendre place les pèlerins du monde entier. Ainsi, nous conformant au plan de l’Univers, nous connaîtrons les heures joyeuses de Noël, d’un Noël véritablement humain.

Voici que, parcourant les demeures du Zodiaque et, de l’un à l’autre pôle, conviant la Terre à l’indéfectible joie de son retour, le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et l’ordonnance de la vie sociale. Il marque les travaux et les heures, le temps des semailles et des labours. C’est lui qui triomphe inlassablement des ténèbres, sous ses figures multiples et ses avatars sans nombre. Il est Phœbus, Athys, Adonis, au printemps. Il préside à la Pâque (passage des ombres à la lumière). Jupiter, en été, il reçoit, en automne, Perséphone dans son sein, tandis que le Soleil d’hiver, Osiris, conduit les âmes défuntes vers les juges de l’Amenti, comme son frère Hermès guide leurs pas incertains aux prairies d’asphodèles. Et les saisons humaines suivent le cours des saisons planétaires. A l’avril de la Jeunesse, au thermidor fougueux de la Virilité succèdent bientôt les crépuscules brumeux d’octobre, la Vieillesse, apportant, avec les cendres et les glaces, l’inutile regret des beaux jours envolés.

Mais la constante palingénésie du Soleil invaincu nous enseigne à ne désespérer point de l’immortalité. Non, cette immortalité des prêtres et des pédagogues, cette immortalité des sanctuaires et des collèges qui promet à l’homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une survivance de la fonction après que l’organe est aboli. Non ! Rêves sinistres ! Ils ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et de ruines que tous les fléaux accumulés : pestes, guerres, inondations, famines ou incendies. Elles moralisent néanmoins, ces fables niaises. Elles consolent, au dire de l’apologétique mondaine et des confessionnaux élégants. Vestiges périmés de l’antique folie ! Abandonnons fables et rêves aux cerveaux imparfaitement évolués, aux intelligences infirmes qui peuvent demander encore aux survivances fétichistes des encouragements et des vertus ! Ce n’est pas dans l’ombre vague d’un jardin, tel est, au propre, le sens du mot « paradis », ce n’est pas dans un jardin chimérique, hors du cosmos, Olympe, Walhala, Champs-Élysées ou Jérusalem céleste, que nous avons situé notre immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que l’arbre tombe lui-même, après dix fois cent ans ! La forêt subsiste. Du chêne gigantesque l’essence ne meurt pas. Que l’oiseau de l’Iran porte la dépouille des trépassés à Ormuz libérateur ! Que le bûcher triomphal de Rome ou de l’Hellade consume les ossements des héros ! Psyché voltige sur leurs cendres. Psyché, c’est la pensée humaine, la conscience des races qui, transmise de génération en génération, affermit les peuples dans l’héritage spirituel de leurs aïeux, dans le souvenir des luttes ancestrales pour le juste et pour le beau.

Nous passons, éphémères détenteurs d’un moment lucide. Ombre et poussière, quand arrive pour nous l’inéluctable fin, nous retournons au néant. Nous retournons pour mieux dire, à l’être universel où se désagrègent les formes, où les germes recommencent leur devenir, aux matrices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des renaissances et des destructions.

Le poète s’attriste et pleure sur l’illusion fugitive des amants :

Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles :