Elles sont aux filles du village ce qu’est une bouteille de champagne fabriquée avec des acides au petit vin naturel du pays; elles sont le mal, l’inconnu, l’attrait dangereux et charmant, l’extrême civilisation. Elles sont surtout de pauvres êtres, d’humbles servantes et comme les bonnes à tout faire de la chanson stupide et de la muse polissonne; et les bellâtres du canton qui s’offrent la gommeuse ou la grande bringue navrée qui roucoule des bêtises sentimentales, s’imaginent qu’ils ont aimé des divas illustres et des étoiles de théâtre!...

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On a frappé ce matin à la porte du parc, et j’ai brusquement retrouvé la première émotion du premier rendez-vous... Elle?...

C’était un mendiant que Jean a chassé.

Ma gorge s’est desserrée, la petite aiguille qui s’affolait à la pointe de mon cœur s’est immobilisée. J’ai été tout pareil à ces jeunes gens qui attendent leur maîtresse, vers quatre heures, à Paris. Ils ont épousseté eux-mêmes et rangé leur appartement derrière leur femme de ménage. Ils ont mis des fleurs dans les vases, vaporisé dans la chambre quelque parfum, préparé deux heures à l’avance l’assiette de gâteaux, les tasses à thé et la bouteille de porto. Ils ont surtout regardé la pendule. Le livre qu’ils essayaient de lire, pour tuer le temps, ne les intéressait pas. Ils ont frotté un à un les flacons de la toilette, compté les anneaux des rideaux sur leur tringle de cuivre, en disant: elle viendra... oui... non... oui... non... oui... non... heureux si le dernier anneau tombait sur oui.

A quatre heures, on sonne! Éperdus, ils vont ouvrir, et se trouvent nez à nez avec une vieille dame asthmatique et poussive, qui s’excuse à peine et qui s’est trompée d’étage.

J’ai été tout pareil à ces amants inquiets...

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Un quart d’heure après le départ de ce mendiant on a de nouveau frappé à la porte, trois coups impérieux, durs, comme de quelqu’un qui s’impatienterait en trouvant le vantail verrouillé, quand il veut entrer chez lui et que les serviteurs tardent à ouvrir.