Je crois qu’elle ne tardera pas à arriver et je ne veux pas être obligé, moi-même, d’ouvrir la porte et de voir le facteur.
Il ira un autre jour, quoique ces voyages,—je le devine,—l’enchantent.
Je la connais, cette sous-préfecture! Des courtiers en vins boivent de la bière à la terrasse du café d’Orient; les jeunes filles d’un pensionnat sortent pour la promenade; une jeune femme, chaussée de blanc et coiffée d’une charlotte de mousseline, descend la grand’rue. Elle s’arrête chez le pâtissier en renom.
Sous une gaze jaune, qui les défend contre les mouches, des babas ivres de rhum sucré défaillent dans des assiettes à filets dorés... La jeune femme sort, saluée par un vieux roquentin vêtu de flanelle bleue à rayures, un avocat dont les aventures et l’éloquence sont célèbres jusqu’au chef-lieu.
C’est dans cette rue déserte où j’ai passé, il y a plus de vingt ans, que Jean fait ses emplettes, puis il boit un bock ou un apéritif près de la gare, seul comme un vieux comique lugubre de l’Eden-Café, qui est le concert le plus couru de l’endroit.
L’Eden-Café! J’y ai connu l’amour pour la première fois!
C’est la maison mère d’une sorte de prostitution artistique. C’est de là que, tous les samedis, on expédie aux bourgs environnants deux ou trois chanteuses et un pianiste, qui est en même temps un diseur de monologues idiots. Ils arrivent, le soir, au café chantant où ils sont engagés. Les vieilles, qui mangent leur soupe devant la porte, les méprisent; les ménagères et les jeunes filles admirent l’élégance tapageuse de ces femmes; quant aux hommes, même pour les plus rustiques, elles représentent vaguement tout ce qu’ils imaginaient de la haute noce et du théâtre.
Elles laissent dans la petite gare un sillage de parfums grossiers, et plus d’un adolescent mange distraitement sa salade, sans écouter le père qui parle de la foire prochaine ou des vignes qui ont soif.