vidangeurs, seuls maîtres de la rue à cette heure déserte et noire. Mon grand-père, lui, se rendait tranquillement à de mystérieux rendez-vous chez les brocanteurs auvergnats, cherchant les seules femmes qu’il aimât: les nymphes de Fragonard, les laitières de Greuze et les belles dames poudrées des anciens pastels... Ses amours étaient les plus belles... Il se ruina presque cependant pour une fille rencontrée à la terrasse de Tortoni...

*
* *

Elle devrait être ici.

Je suis de plus en plus nerveux, depuis que je l’attends. La moindre chose m’irrite, et j’ai failli avoir une épouvantable crise pour avoir vu un crapaud. Sa hideur, ses pustules ne m’ont pas trop répugné, c’est son attitude qui m’a rendu furieux.

Ce crapaud, que mon domestique protège, est une sorte de divinité bouddhique, ventrue, molle et grenue; il allait lent, solennel, important, ridicule, et je comprenais qu’il se savait sacré. Il avait la majesté pompeuse et bête des dieux auxquels il est interdit de toucher; la suffisance des gens en place; l’orgueil tranquille et béat de ceux qui se croient indispensables, quelque chose de prudhommesque et de despotique, et, alors, j’ai eu brusquement envie de lui prouver à coups de trique, à coups de pierre, que tout ce dont il était si fier ne tenait pas debout, que ses occupations d’aide jardinier et de garde champêtre n’étaient pas plus sérieuses que celles des araignées, des limaces et des rats, et qu’il n’avait pas le droit d’avoir une attitude aussi grotesque, et qu’il n’était qu’un crapaud, un sale crapaud dans le parc d’un homme en train de mourir.

J’en ai été secoué toute la journée...

*
* *

J’ai prié mon domestique de différer aujourd’hui son voyage à la ville où il va faire des achats.