La nuit est venue. Elle est seule avec son mari et elle pousse le verrou de la porte, toute pareille à ces amantes potelées et vermeilles qui font le même geste dans les estampes galantes du XVIIIᵉ siècle. Un sein gonflé s’échappe hors de son corsage, un de ses bas tombe sur sa jambe ronde. Elle est alors Rosette ou Fanchon...
Le voici en chemise, avec ses mules de satin bleu, les bras arrondis, les mains à son chignon qu’elle tord. Elle est devenue la gaillarde bourgeoise des contes italiens qui va prendre son plaisir avec un beau capitaine ou un jeune capucin paillard qu’elle a gavé d’oie rôtie et de vin vieux...
Elle jette ses pantoufles minuscules et ses derniers voiles, et, sans un peigne, sans une bague, elle est une femme des premiers âges du monde, elle est Laïs ou Phryné, Atalante, Chloé, Amaryllis... mais aucun de ces noms ne lui convient longtemps et, quand elle s’endort sur le bras qui l’a étreinte, elle redevient presque la petite fille alourdie de sommeil qu’on appelait Moune, Ninette ou Lili...
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Au fond, il n’y a rien de très cocasse dans le désir que j’ai de cette poupée.
Mon grand’père d’Herbaupair, après avoir fait deux enfants à sa femme, l’abandonna à la Tremblée et n’aima plus que les visages et les corps peints sur des toiles. Je l’imagine dans une rue de Paris, vers 1860. Il était absolument normal.
Devant ou derrière lui, sur le trottoir mouillé de pluie, un homme de son âge suivait une lorette ou une modiste qui jouait de la croupe et soulevait sa jupe sur de gros jarrets qui tendaient ses bas blancs.
Il obtenait un rendez-vous pour le soir, se ruinait en vespetro et en marasquin pour régaler la belle qui finissait par se laisser conduire à l’hôtel. Les draps y étaient douteux et humides; il gelait dans la chambre
inhospitalière; la fille, qui montrait soudain une rapacité sordide de commerçante, tarifait ses charmes douteux et ses caresses, et le galantin dégrisé ne songeait qu’à fuir, et il faisait le simulacre de l’amour, honteux comme tous les simulacres, en écoutant les