Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux: les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.

Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eut montré la salle à manger de Cézanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.

Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.

Ah! le père Cézanne n’était guère bibeloteur; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du XIVᵉ siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.

Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.

Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée; on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mᵐᵉ Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la Comédie Humaine, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste...

C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cézanne, qui m’ouvrit la porte le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.

Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais Mᵐᵉ Brémond me témoigna tout de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance.

C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de Cézanne avec la plus respectueuse sollicitude.

Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques, ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait Madame Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix eut, jusqu’à la fin, sa confiance.