Cézanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à me souvenir de ce couplet.

Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes immédiatement à table, et Mᵐᵉ Brémond apporta des petits pâtés chauds qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de marmiton.

Cézanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant:

«C’est effrayant, la vie!...»

Tout de suite, il m’avoua qu’il était un faible, qu’il ne réalisait pas, que je lui paraissais très équilibré et que je devais venir souvent, car je lui apporterais un appui moral.

A cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.

Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.

Mᵐᵉ Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits champignons.

Cézanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne, que les hommes de sa génération savaient par cœur.

Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.