M. Elie Faure en a parlé dans son livre: Les Constructeurs, dont un pieux chapitre est consacré à Paul Cézanne:
«...Sauf un long séjour à Paris, où il prit contact avec son siècle, il n’a jamais quitté Aix-en-Provence que pour y rentrer presque tout de suite. Son apathie rencontrait ailleurs trop d’obstacles inutiles et sa timidité trop d’occasions d’étrangler sa gorge et d’indisposer contre lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et de sa faculté d’aimer. Il y était né en 1839. Il y avait fait, au collège, de bonnes humanités. Non qu’il fût très ardent au travail. Mais, à cette époque, les maîtres faisaient plus souvent appel à la sensibilité qu’à la raison de leurs élèves. Ils négligeaient un peu les études scientifiques. Ils donnaient leurs soins aux langues mortes, et ni le grec ni le latin n’étaient tout à fait morts dans ce coin de terre antique où le roc est à fleur de sol, où les lignes des coteaux se détachent sur le ciel, où les villes sont pleines de ruines de temples, d’aqueducs, de théâtres, où les éléments méditerranéens de la race n’ont subi que peu de mélanges, où l’idiome populaire participe encore intimement du génie et de la structure du vieux langage maternel, comme les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu’au début du dernier siècle les gradins, les couloirs, les vomitoires des arènes de Nîmes et d’Arles sans en altérer la courbe, la masse et l’accent. Cézanne garda de ses études une amitié particulière pour les vieux artistes latins qui lui révélèrent la poésie d’un monde dont il reconnaissait les horizons et les profils. Il les lisait dans le texte. Au cours des promenades qu’il faisait à travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et les amis beaucoup plus rares, qui avaient, à Aix même, bravé le préjugé bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la protection et l’encouragement de son esprit, tout était prétexte pour lui, les rencontres sur la route, la vue d’un attelage de labour, d’un vieux mur, la traversée d’un ruisseau, le passage d’un vol de pigeons ou simplement le bruit intime de son cœur, à demander à Virgile ou à Lucrèce l’appui de leur complicité...»
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On se demande souvent, pendant les longues rêveries devant le feu qui sont peut-être ce qu’il y a de meilleur sur cette terre, en compagnie de quels artistes on aurait voulu vivre.
Le père Corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses relations. Je le vois comme un bon célibataire sans égoïsme. Il aimait la sieste, le bonnet de nuit, les pipettes qu’il culottait doucement.
Il avait de l’ordre, et notait dans ses Carnets tous les menus événements et toutes ses pensées:
—Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels. Tout dépend de cette étude.
—Il ne faut pas chercher, il faut attendre. J’ai toujours attendu sans me tourmenter et je ne suis pas malheureux.
—J’ai vendu Le Moine au Havre: 500 francs.
—Frison, coiffeur à Troyes.