«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.
«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers, ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur que sur la brosse?
«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à la vue du vieillard peignant, s’écria:
«—Père, voyez! Cézanne!
«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant—qui sait?—à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause, répondit au jeune homme par une question:
«—Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?
«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts:
«—Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!
«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M. Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des placements».
«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet, ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes. Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu. Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation, l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile. Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le Vive la Sociale! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois; fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires, que sais-je!