Paris, que je venais de quitter, ne connaissait encore que les omnibus à chevaux et les fiacres aujourd’hui disparus et à peu près pareils à ceux du Second Empire.

Le général, qui était sans doute ministre de la guerre, avait été fait lieutenant le soir de Rezonville ou de Reischoffen, et nous étions presque semblables aux lignards de Mac-Mahon et de Faidherbe.

Il me semble avoir été troupier à l’époque où l’on préparait l’expédition de Crimée, au moment où M. de Bismarck prenait sur lui de falsifier la dépêche d’Ems. Les militaires ne buvaient du vin qu’à l’occasion de la fête nationale ou d’une revue; la soupe et le bœuf étaient quotidiens, et, les jours de gala, un caporal et quatre hommes qui marchaient au pas cadencé allaient chercher en ville le plat au four confié au boulanger. On nous tenait en haleine par de perpétuelles manœuvres en campagne, des alertes et des embarquements de nuit, et l’adjudant qui nous faisait réciter la théorie nous apprenait que c’était avec ses jambes que le soldat français avait gagné toutes les batailles et gagnerait les prochaines. De cet humble gradé au général qui commandait la division, tous nos chefs étaient de cet avis. Ces stratèges, dont les moindres paroles nous paraissaient tirées d’un infaillible évangile guerrier, n’avaient pas prévu les tranchées de 1914.

Quoi qu’il en soit, cette époque devient étrangement lointaine; nous en avons été brutalement séparés par un cataclysme, et on pourrait dire, sans exagérer, en parlant d’elle: la vieille France ou l’ancien régime.

Les photographies qu’on retrouve et qui datent de 1895 ou de 1902 ont l’air de daguerréotypes; les femmes portaient des manches gigot, leurs jupes balayaient le trottoir, et elles étaient presque vêtues comme les femmes du Balcon de Manet.

Je ne suis pas loin de croire que l’Exposition universelle fut la dernière fête éblouissante d’une civilisation tranquille. Les journaux illustrés montraient M. Cormon dans un atelier romantique comme en ont les peintres dans les romans de Maupassant. Le dernier Salon que j’avais vu était pareil à beaucoup d’autres: M. Chocarne-Moreau n’avait envoyé ni marmiton, ni enfants de chœur. Il exposait deux petits Savoyards (qui avaient peut-être servi la messe dans leur pays), en train de subtiliser une fiole de Champagne à un fêtard endormi contre une palissade, dans une souquenille de pierrot, au lendemain d’un bal masqué.

La maison de Toulouse était victorieuse de la maison de Montfort, dans une toile de J. P. Laurens. M. Bonnat n’avait pas fait de portrait, et on se permettait de discuter sa Vue du pays basque, à Saint-Jean-de-Luz. Il était meilleur dans la figure!

L’illustre M. Bouguereau n’était pas en progrès. Roll avait peint, grandeur nature, le Tzar, la Tzarine et M. Félix Faure, majestueux comme un empereur légitime en habit noir. On trouvait que les Espagnoles de M. Zuloaga étaient du très bon Manet, et que le portrait de Jean Moréas par La Gandara était un chef-d’œuvre digne des grands Espagnols!

PONTOISE