A l’automne de 1902, après mon départ d’Aix et ma libération, Paul Cézanne, accompagné de Mᵐᵉ Cézanne et de son fils, vint passer quelques jours dans les Cévennes, chez mon père, qui le reçut de son mieux, sans rien savoir de cet illustre visiteur.
On a dit souvent, avec des histoires à l’appui, que le vieux maître aixois était peu sociable et qu’il était d’une fréquentation difficile, mais vis-à-vis de moi, il fut toujours d’une humeur égale, et pendant son séjour, il fut charmant.
Il était en confiance et ne se méfiait de personne.
Pourtant, mille petites choses auraient pu le mettre hors de lui.
J’avais dit à mon père: c’est un grand peintre dont on parle beaucoup à Paris, et j’ai déjeuné ou dîné chez lui plusieurs fois par semaine pendant mon service militaire...
Simple et droit, ainsi qu’un homme du vieux temps, mon père, qui ne se soucie en aucune façon des peintres et de leur œuvre, accueillit, comme on pouvait le faire à la campagne, le bon bourgeois d’Aix qui avait traité son fils avec tant de bienveillance.
La chasse était ouverte et les cèpes bruns et les oronges carminées tournaient leurs rondes parfumées autour des châtaigniers séculaires.
Il y avait alors à la maison une femme du pays qui savait accommoder le gibier et faire frire à point, dans l’huile d’olive onctueuse et grasse, les champignons.
Je revois Cézanne dans la cuisine, le dos contre le fourneau près duquel j’allais chauffer ma joue d’enfant quand j’avais mal aux dents.