Tous les rêves du monde je les ai rêvés dans cette grande pièce carrelée de briques au rouge usé, pleine de poêlons et de chaudrons de cuivre qui servaient seulement en hiver, quand on tuait le cochon.
Je sais bien que ces souvenirs n’ont de valeur que pour moi, que je ne reverrai probablement plus cette humble cuisine où je ne suis pas rentré depuis la mort de ma mère qu’on enterra la même semaine que Cézanne, mais tant pis, on n’écrit au fond que pour soi.
Devant ce feu, je revois l’enfant studieux et taciturne que j’ai été.
Ma grand’mère lisait attentivement le Petit Méridional, de l’article de tête aux Deux Orphelines, le roman-feuilleton. Quand une phrase lui plaisait, elle m’en faisait part, et quand elle avait terminé sa lecture, elle me parlait de son enfance. Elle avait eu, comme je l’avais alors, le goût des images et des livres, et chaque fois qu’on cite devant moi une femme qui passe des examens difficiles, je pense à elle.
Elle avait préparé son brevet de capacité, comme elle disait, toute seule, en gardant les moutons dans un mas perdu des Cévennes. Le pasteur protestant lui prêtait quelques volumes et corrigeait ses devoirs, car ni son père ni sa mère ne connaissaient leurs lettres.
Vers 1839, quand on crut qu’elle en savait assez, elle alla concourir à Nîmes pour obtenir ce fameux brevet. Un voisin se rendait justement au chef-lieu avec sa carriole; elle s’assit à côté de lui, le fichu de grosse laine tricoté par sa mère sur un corsage tissé et cousu par elle, sur une pauvre robe de filoselle taillée comme devait l’être celle d’une serve du XIIIᵉ siècle, et, dans un panier, elle emportait une grammaire française, du pain noir, quelque arithmétique, des œufs durs, une Bible et des fruits.
Le voyage dura deux jours.
A Nîmes, elle but du café pour la première fois de sa vie, et, dans la chambre de l’auberge où elle était descendue, elle passa la nuit à lire sa grammaire et sa Bible, perdue dans cette ville qu’elle croyait immense, si seule et si désemparée que tout se mêlait dans sa tête et qu’elle ne savait plus si c’était C. V. Boîste, ancien avocat, auteur du dictionnaire universel de la langue française, qui avait dicté à Moïse la Sainte Loi, ou si c’était Dieu qui avait légiféré au sujet des adjectifs pronominaux indéfinis.
Le lendemain elle fut reçue, et comme le charretier avait terminé lui aussi ses affaires, ils repartirent tout de suite vers Champmorel où ils arrivèrent le surlendemain avant l’aube.
Quand le soleil se leva, et malgré son diplôme, ma grand’mère ôta sa belle robe et alla garder ses moutons...