Dans cette cuisine où se chauffait Cézanne, elle m’apprit à écrire et à lire, elle me conta les histoires fantastiques de cet âpre pays montagneux, celles du Fantasti et de la Bête du Gévaudan.

Comme j’étais pâlot et délicat, elle m’obligeait encore à manger à quatre heures une énorme côtelette de mouton dont j’avais horreur... Des chanteurs ambulants installaient devant la porte de grands tableaux, naïvement et minutieusement achevés comme des peintures du douanier Rousseau, et qui représentaient les épisodes de quelque crime célèbre. Le plus terrible pour moi était l’assassinat de Fualdès. Les chanteurs montraient la scène d’un coup de gaule sur leur toile, et se mettaient à brailler lamentablement:

«Ecoutez âmes sensibles
L’épouvantable récit...»

Plus tard, vers ma dixième année, un vieil homme qui travaillait chez mon père et qui mangeait à table avec nous me contait, là, les campagnes du Second Empire, car il avait fait deux fois sept ans de service.

L’histoire de France qu’il m’apprit était d’une fantaisie et d’un cocasse prodigieux, et ces leçons se terminaient toujours de la même manière.

Quand ma grand’mère annonçait que le dîner était prêt, le père Cabanel, qui ne songeait qu’aux gloires militaires, tirait de sa poche une pièce de deux sous. Il me disait invariablement:

«L’an prochain tu iras au lycée... Tu en sors avec ton brevet d’officier. Adieu la misère!»

Il faisait alors sauter ses deux sous, les rattrapait au vol et répétait:

«Adieu la misère!»

Je raconte cela pour montrer que je n’ai pas vu Cézanne entre deux trains, que je ne lui ai pas fait de rapides visites comme le firent quelques-uns de ses admirateurs, mais qu’après l’avoir beaucoup fréquenté à Aix, il a vécu un peu dans la maison de ma famille, simple comme un vieux parent qu’on reçoit à l’occasion d’une fête...