Avant de me quitter, sachant que j’étais sur le point de venir à Paris, il me donna une lettre d’introduction que je devais porter à Octave Mirbeau.

Je n’ai jamais fait beaucoup de visites et je trouvai plus commode d’envoyer par la poste le mot de Cézanne à l’illustre écrivain.

Il est probable qu’il m’attendit, et il ne me répondit point. Il n’avait pas à le faire.

Je sais pourtant que je m’en étonnai naïvement auprès de mon protecteur. Il m’écrivit que je n’étais guère arriviste, que ce n’est pas ainsi que j’aurais dû manœuvrer, et qu’il faut être plus adroit pour réussir...

Je ne pus retenir un sourire en lisant ces reproches du vieux solitaire, mort depuis des années et des années, à tout ce qui n’était pas le rêve âprement poursuivi.

Depuis, j’ai acheté tous les ouvrages qu’on a publiés. Je ne l’ai reconnu que dans celui de M. Ambroise Vollard.

On me dit que le sculpteur Maillol travaille à un buste de Paul Cézanne qui doit être érigé sur quelque place de sa ville natale. Les esprits faciles à contenter peuvent penser que cette glorification est juste et que la fête sera belle autour du monument, mais l’amende honorable ne répare pas toujours l’outrage, et, si j’avais le goût des déplacements, je ferais ce jour-là un voyage à Aix, où je ne suis jamais revenu, simplement pour ajouter un chapitre curieux à ce petit livre.

Le triomphe d’un artiste méconnu et méprisé, de son vivant, ne peut être organisé que lorsque a disparu la génération responsable de l’insulte.

Les Aixois nés aux alentours de 1835 ne doivent pas être nombreux, et la vieille ville, indifférente à la gloire du plus illustre de ses fils, peut se réhabiliter en lui offrant le marbre et le laurier.

Son prestige est aujourd’hui souverain.