On m’affirmait récemment qu’un collectionneur avait vendu les tableaux du XVIIIᵉ siècle qu’il amassait depuis longtemps pour acheter des Cézanne. Il paraît qu’il possède deux cents toiles et qu’il serait ravi de les donner à la ville natale du peintre, si elle souhaitait, un jour, faire un musée Paul Cézanne. J’ai parlé de cette collection, on m’a répondu: «C’est impossible; nous connaissons toute l’œuvre du vieux maître...»
Est-on sûr de la connaître exactement? Sans doute, on a battu le rappel, et tous ceux qui avaient une de ces études qu’il abandonnait parfois en plein champ, chez des paysans, dans une chambre où il ne retournait pas, se sont hâtés de s’en défaire, dès qu’ils ont su que cette peinture à laquelle ils ne comprenaient rien avait quelque valeur[L].
Les écrivains laissent parfois dans leurs tiroirs des œuvres posthumes; les peintres laissent presque toujours des œuvres... apocryphes.
On a fabriqué de faux Cézanne et on doit en fabriquer encore. Il y a de véritables usines d’où sortent des Daumier et des Corot, des Renoir et des Monticelli, et certains truqueurs sont si adroits qu’on pourrait les couronner de la tiare de Saïtapharnès, malgré leur modestie. Je ne veux point parler de ces toiles destinées à l’Amérique ou à des amateurs sans flair que leur snobisme et leur ingénuité disposent aux pires duperies, mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il existe des Cézanne perdus. On voudrait assister à une rétrospective de son œuvre. Ce serait d’un intérêt immense.
Les hommes qui ont aujourd’hui cinquante ans n’étaient pas nés quand on trouvait pour presque rien, chez le père Tanguy, les toiles que Cézanne exécuta vers 1870-1875, celles qui dataient de plus loin, de l’époque où il peignait Un après-midi à Naples, et La Femme à la puce, le Portrait du nègre Scipion, Le Pain et les œufs, Le Festin, La Léda, La Tentation de saint Antoine, Le Pacha, etc.
On ne connaît guère les œuvres de la jeunesse—il est peut-être plus exact de dire: les œuvres de la première manière,—du peintre, que par des reproductions photographiques.
Je me souviens de mon étonnement, un soir où je dînais chez Mᵐᵉ Cézanne qui conservait aux murs de la salle à manger et du salon d’anciennes toiles.
J’en saluai quelques-unes qui m’étaient familières.
Elles dataient probablement de 1898, mais elles étaient semblables à celles sur lesquelles j’avais vu s’acharner le maître d’Aix.
C’était le Cézanne du compotier et des trois pommes, le Cézanne du mont de la Victoire, des natures mortes et des paysages sans empâtements ni reliefs de tons, le Cézanne des jus puissants mais sobres et presque lisses.