Depuis cette fin de septembre 1902 où je quittai la caserne avec mon livret militaire dont la dernière page m’emplissait de joie, puisque le chef de bataillon commandant le détachement avait signé la feuille de route qu’on donne à «un homme renvoyé dans ses foyers», depuis cet automne lointain je n’ai pas revu Aix-en-Provence.
Lorsque j’y songe, je revois une petite ville à demi morte d’où Balzac eut rapporté d’extraordinaires études.
La vieille sous-préfecture n’est plus extrêmement précise pour moi, et je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux.
C’était une petite ville sans animation, ni commerce, qui s’abritait du soleil sous de merveilleux platanes. Des fontaines murmuraient sur un mail presque toujours désert, et rien ne semblait y fonctionner très bien, ni la Cour d’appel, ni l’École d’arts et métiers, ni la Faculté, ni les quelques usines où l’on fabriquait des dragées, des calissons et des allumettes, ni le foiral.
Le musée, l’archevêché, les églises et les vieux hôtels aux fenêtres fermées y étaient, par contre, à leur place. L’atmosphère d’Aix leur convenait parfaitement.
De petits rentiers, dont l’unique souci était de tuer l’après-midi, regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards à l’abri du mistral.
La ville, qui était une vieille dévote de province, ne manquait tout de même pas de grandeur. Les glaces levées d’une ancienne calèche montraient quelque noble dame parcheminée ou haute en couleur, un nez impérieux, des bajoues couperosées de comtesse d’Escarbagnas et de tante Portal, une toilette de soie qui n’appartenait à aucune mode, sauf peut-être à celle que lançait la reine Amélie; c’était une douairière au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait l’hôtel moisi et splendide dans lequel rien n’avait bougé depuis le temps où Mgr le duc de Villars était gouverneur de Provence.
D’antiques gentilshommes, qui portaient des cols de chemise pareils à ceux de Guizot ou de Royer-Collard, des plastrons blancs piqués d’une épingle surmontée d’un tortil, avaient un peu les façons des vieux roquentins qui dînaient jadis aux Frères Provençaux ou dans les restaurants du Palais-Royal.
Il me plaisait de penser qu’ils étaient des héraldistes accomplis, et qu’ils rimaient des vers dans la langue du maître de Maillane, félibres amateurs, latinistes distingués et séparatistes convaincus.
L’aristocratie ne se montrait guère et recevait peu. On affirmait qu’il y avait de l’herbe entre les pavés des cours d’honneur, et des champignons, sur les pastels du XVIIIᵉ siècle qui décoraient certains salons.