Cézanne, que je vis plusieurs fois par semaine pendant près de deux années, n’arborait pas, évidemment, les cravates sensationnelles, ni les capes romaines de Carolus-Duran, et il ne ressemblait pas à un svelte et fatal hidalgo, comme Antonio de La Gandara qu’on m’avait montré au quartier latin, avant mon service militaire.
Il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assurée et que ne troubla jamais l’ombre d’un souci matériel.
S’il mettait en hiver un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette, cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place de Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait souvent en voiture.
Le même cocher faisait arrêter, devant le nº 23 de la rue Boulegon, deux vieux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.
On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.
Cézanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne manquait pas d’allure.
Je l’ai accompagné quelquefois. Il me tolérait derrière lui pendant qu’il travaillait farouchement.
Il raclait la toile de la veille, nettoyait sa palette, et, sous le couteau, des copeaux de jaune de Naples, d’ocre rouge, de vermillon, de laque de garance et de noir de pêche ressemblaient à des déchets de fleurs dans l’herbe sèche et aromatique. Le vieillard levait les yeux et, faisant allusion à toute cette dépense de couleurs qu’il gâchait sans calculer, me disait en souriant:
«Je peins comme si j’étais Rothschild!»
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