Dans les petites villes, la toilette n’existe pas quand on a passé l’âge de plaire.

Un élégant né entre la Madeleine et l’Opéra ne peut pas comprendre.

Lorsqu’un dessinateur parisien représente, dans quelque feuille illustrée, un mail de sous-préfecture où devisent le conservateur des hypothèques et le percepteur, la terrasse du Gambrinus ou du café du Commerce où sont attablés, devant leurs bocks, de bons habitués, il nous montre perpétuellement d’antiques birbes vêtus de redingotes moisies, coiffés de tubes qui datent de la présidence de Mac-Mahon, échangeant des idées périmées, sous des platanes séculaires.

C’est fort exagéré.

La province n’est pas ridicule, mais on n’y suit pas la mode comme à Paris; les hommes d’un certain âge ne s’y mettent pas en frais de coquetteries et ils semblent affectionner et user les cravates qu’on portait quand ils avaient vingt ans.

Je ne sais pas si Aix est devenu une sous-préfecture élégante, mais, vers 1900, Cézanne était, à mon avis, mieux et plus confortablement vêtu que la plupart des Aixois.

Il était riche. Sa sœur, Mˡˡᵉ Marie, avait placé près de lui une servante fort dévouée, et s’il lui arrivait, en travaillant, de tacher son pantalon de jaune de chrome ou de vert émeraude, Mᵐᵉ Brémond savait manier la benzine.

Peut-être, lorsqu’il était jeune, et qu’il allait peindre aux environs d’Auvers, de Pontoise ou de Fontainebleau, le vit-on passer, les cheveux en broussaille, et la barbe hirsute, coiffé d’une mauvaise casquette, vêtu, à cause du froid, d’une limousine de roulier.

Je trouve cet équipement fort naturel. Pissarro, qui accompagnait alors Cézanne, ne devait pas être habillé d’une autre façon, et les peintres les plus élégants et les plus académiques, ceux qui ne plantent leur chevalet que dans les salons, seraient bien obligés de mettre des gros souliers pour aller du côté de l’Oise, après la pluie, à travers les prés trempés et les terres mouillées.

Les légendes ont la vie dure.