Van Dyck fut un svelte, élégant et mélancolique prince, un beau cavalier dont la vie fut une perpétuelle fête, et si j’avais à conter l’existence de Rembrandt, il me semble que j’écrirais un drame que l’on devrait représenter sans allumer le lustre, dans la pénombre d’un théâtre. Toute joie serait bannie de cette pièce hautaine. Le décor serait celui d’une salle enfumée aussi propice aux choses de la cabale qu’à celles de la peinture.
Je ferais pourtant accrocher aux murs les miroirs devant lesquels le vieux sorcier du clair-obscur aimait à peindre, d’après son propre visage, et parmi tout un bric-à-brac fastueux et bizarre, inquiétant et précieux, je ferais passer Saskia en robe d’odalisque ou de juive orientale. Ce serait le drame de l’alchimiste qui a su fabriquer de l’or et qu’on a persécuté...
Ivre de foi républicaine et de pureté antique, David se passionnait pour les ennemis de Danton, et, calme, dans l’orage révolutionnaire, prenait des croquis au pied de la guillotine... Le haut chapeau aux poils rebroussés de Goya était posé sur un cabinet espagnol, et une duchesse ôtait sa robe dans son atelier qu’elle emplissait de tous les parfums de la Maja desnuda... Au retour d’un voyage en Orient, Delacroix, en frac irréprochable, passait à son cou une cravate rouge à laquelle pendait une étoile d’émail et d’or, et se rendait ainsi à un gala des Tuileries... Tous ont vécu, fastueux, pauvres, puissants et tourmentés, mais s’il n’y avait pas la peinture dans la vie de Paul Cézanne, il n’y aurait rien.
Il était fait, selon la parole de Shakespeare, de la même étoffe que ses songes.
On ne lui a rien offert, il n’a rien demandé, et il a vécu à l’écart, sans se mêler à rien de ce qui intéresse les hommes, à une époque tranquille, avec l’unique souci de son travail et de son art, et lorsque je me retourne vers ces années de ma jeunesse où j’eus le grand honneur de le voir souvent, j’aperçois un vieillard obstiné, un homme las de sa journée qui revient des champs et des bois, une toile à la main, à l’heure où l’Angélus bénit la petite ville qui l’ignore...
Paris, 1923.
FIN