Une phrase que j’écrivais plus haut me hanterait pourtant comme un remords si je n’ajoutais ce becquet, et on pourrait peut-être s’y méprendre, croire que j’ai caché quelque chose.

J’avais à parler de Cézanne, je l’ai fait en essayant de travailler comme lui, sans me laisser distraire, en ne pensant qu’au modèle, et j’ai conté à peu près tout ce dont je me souviens.

Je n’ai pas le goût de la charge et j’ai probablement négligé les mots, les attitudes, les manies que ceux qui ne l’ont jamais vu prêtent généreusement au vieux maître.

Sa vie entièrement vouée à la peinture n’eut pas une ombre. Elle fut unie et monotone, et je songe devant elle à l’aventure éblouissante ou tragique que fut l’existence de quelques grands artistes...

Le soir descendait derrière les collines de Fierole et Léonard de Vinci, à la fenêtre de son atelier, regardait le crépuscule sur les toits de Florence.

Une atmosphère de rêve baignait les dômes, les tours, les palais héréditaires, et un vol de ramiers disparaissait du côté de Monte-Albano.

Dans sa robe de velours, barbu comme un saint ou un astrologue, l’altissime peintre voyait les plaines lombardes creusées par lui de canaux fertilisants; la cour du More, à Milan; la duchesse Beatrice; Jean Galéas; Charles VII et Louis XII à la tête des armées françaises. Il souriait en pensant à la construction de sa machine à voler; il avait tout connu et il savait tout.

L’heure était prodigieuse. La trace noire laissée sur la place de la Seigneurie par le bûcher de Savonarole était encore visible; Michel-Ange animait la pierre; au palais Borgia, on relevait la garde romagnole à la porte de bronze du duc César, et Monna Lisa, la femme de Messer Zanobi del Giocondo rentrait de la promenade...

Rubens, sortant des pages d’une princesse, partait pour l’Italie.

Il en revenait avant la trentaine, maître de son art. Il habitait des palais, et, ambassadeur, parlait au nom de son prince. L’archiduc Albert voulut servir de parrain à un premier enfant qu’il eut d’Isabelle Brandt; il était l’hôte des reines, menait un train de grand seigneur, épousait à la fin de sa vie cette belle Hélène Fourment qui était une enfant de seize ans, ambrée et grasse, et son allégresse d’artiste ne s’effara jamais devant les secrets de l’énigme plastique...