Il passa trois mois à Neufchâtel et je ne sais s’il y travailla. Il visita très rapidement Berne, la plus helvétique des villes confédérées; Fribourg, avec sa cathédrale et son pont monumental; Vevey, que Musset entrevit tout clair de pommiers à travers ses larmes; Lausanne pleine d’étudiants, Genève internationale comme un palace au bord d’un lac.
Ses paysages sont ceux de l’Ile-de-France et de sa Provence natale.
Au temps où il suivait les cours de l’Académie Suisse[N], il s’en allait peindre en compagnie de Guillaumin dans un ancien parc, à Issy-les-Moulineaux; en 1870, il travailla à l’Estaque; après la guerre il vint avec Pissarro à Auvers-sur-Oise; il peignit à Barbizon, un peu partout, autour de Fontainebleau, puis de retour à Aix, voici les paysages de sa vieillesse: les bords de l’Arc, le mont de la Victoire, le Jas de Bouffan, le Tholonet, le Château-Noir, la Montée des Lauves.
Voyager, pour lui, c’était perdre du temps...
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On a suffisamment interprété l’œuvre de Cézanne sans que je tente moi-même de barbouiller de mon encre le dos des châssis que je l’aidai souvent à porter.
Il m’eût été facile de faire, à mon tour, des commentaires et de donner à ce petit livre un poids inutile qu’il n’aura pas. Je le préfère plus simple et plus léger. Il a été accordé à peu d’hommes de vivre dans l’intimité du vieux peintre. Je n’ai sans doute pas tout dit, mais est-il nécessaire de tout dire? Goncourt, qui n’aimait pas Sainte-Beuve, contait que le critique avait, une fois, entrevu Napoléon à Boulogne, juste au moment où l’Empereur, qui se croyait à l’abri des regards, était en train de pisser, et l’auteur de Manette Salomon ajoutait:
«C’est ainsi qu’il a vu tous les grands hommes!...»
Entre le point de vue de Sirius et celui du valet de chambre, il y a peut-être place pour un peu de de vérité.
Si j’ai réussi à me maintenir dans ce juste milieu, je n’ai fait pour cela aucun effort, n’ayant eu qu’à me souvenir de quelques humbles événements autour de cette grande figure solitaire.